Cet article rend compte d'une
expérience de formations de travailleurs
sociaux professionnels de l'enfance en Afrique
, par une association de psychologues africains
exerçant en Europe.
Assistant au mois d'octobre 2000
à Paris à une réunion préparatoire
sur l'analyse des besoins en formation des travailleurs
sociaux au Mali, un participant avec toute sa
bonne foi affirmait, " Pour les pays pauvres
la psychologie de l'enfant n'a pas de sens , ils
n'en ont pas besoin "
Cette déclaration est
significative d'un état d'esprit sur la
représentation de la situation des enfants
en Afrique. La littérature anthropologique
et les cercles africanistes nous avait habitué
à un ensemble de stéréotypes.
L'enfant en Afrique serait un bien précieux,
désiré par tout le monde , il serait
une fierté pour les mères qui trouvaient
là un moyen de s'accomplir dans la société.
Pour les hommes il serait un moyen de pérenniser
leur existence sur terre etc. L'enfant africain
n'appartient pas à ces parents disait-on
mais à un lignage tout entier , enfin grâce
à l'éducation diffuse de nombreux
adultes se sentent responsables de l'éducation
des enfants d'où le célèbre
proverbe Il faut un village pour élever
un enfant , ainsi un enfant africain dans la rue
ne serait pas obligatoirement un enfant en danger
.Ce discours , mérite aujourd'hui une nuance
. l'Afrique rurale et urbaine est en pleine mutation,
le statut de l'enfant ainsi que ces modes de prise
en charge par les adultes dans la société
sont à redéfinir .
Les enfants , un enjeu démographique
Afrique Conseil est une association de psychologues
d'origine africaine , installés en France
dont l'objectif est la formation et le conseil.
Nous avions été sollicité
pour participer à des programmes de formation
de travailleurs sociaux au Cameroun et au Mali
. Ces deux pays sont confrontés à
une forte croissance urbaine avec une population
majoritairement jeune . Il se pose alors les problèmes
classiques de la sociologie urbaine , l'apparition
des quartiers périphériques spontanés
qui sont autant de bidonvilles , point d'arrivée
de l'exode rural massif des jeunes ; la déstructuration
des familles , la crise des valeurs et des solidarités
intra et extra familiales , l 'absence de structures
d'encadrement des jeunes et des enfants , une
acculturation massive des jeunes à travers
la scolarisation et les médias occidentaux
déversant un flot d'informations que les
parents ne contrôlent pas toujours et que
les jeunes n'assimile pas bien non plus .
Au Mali, Suite à des catastrophes
naturelles (sécheresse ) et économiques
(programmes d'ajustement structurels imposées
par la banque mondiale) , la situation des enfants
et des jeunes c'est dégradée . Les
travailleurs sociaux notent entre autres problèmes:
l'apparition des enfants en situation difficile
, " ce sont autant de catégories d'enfants
dépouillés de joie de l'enfance
et dont les droits inaliénables et les
besoins fondamentaux sont bafoués ".
La mendicité est devenue l'un des problèmes
cruciaux de la ville . Parmi les mendiants on
retrouve les Talibés (élèves
des écoles coraniques) utilisés
au nom des valeurs éducatives , les enfants
mendiants par nécessité , se faisant
passer pour des Talibés, pour trouver de
quoi se nourrir , les bébés de la
rue ou jumeaux de circonstances, exploités
par leur mère au nom de la tradition ,et
enfin les enfants-guides des personnes invalides
ou âgées , à disposition d'un
membre de la famille au détriment d'une
scolarité normale etc…. A coté
de cette catégorie spécifique de
mendiants, Il y a des enfants travailleurs , migrants
, exploités , maltraités , victimes
de SIDA , de prostitution , de l'alcool , de la
drogue etc …
Au Cameroun le compte rendu d'un atelier de formation
avec des travailleurs sociaux de la ville de Yaoundé,
sur la situation des enfants fait ressortir les
points suivants :
Il existe de plus en plus d'enfants abandonnés
, les principales causes sont économiques
, familiales ou sanitaires .
Le trafic d'enfant est en progression , selon
un dossier de l'Organisation Internationale du
Travail , 531 000 enfants seraient concerné
par ce phénomène au Cameroun , principalement
dans les régions du Nord Ouest ,du Sud
Ouest et de l'Extrême Nord. Des intermédiaires
peu véreux contactent des familles pauvres
et leur promettent un gain régulier (15
Euros par mois) en échange de leur enfants
qu'ils enverront travailler, comme domestique
dans des grandes villes, vendeurs de rue , ou
ouvriers . Les enfants trafiqués sont en
général des orphelins , de père
et de mères , soient issus de foyers divorcés
, prolifiques ou très pauvres . Les utilisateurs
des enfants trafiqués sont en règle
générale de la même communauté
d'origine qu'eux concernant le trafic interne
, ou de la même nationalité pour
ce qui concerne le trafic transfrontalier, dans
ce dernier cas de figure les enfants se trouvent
souvent dans des conditions de vie et de travail
proche de l'esclavage. Ou mêlés à
des réseau de prostitution ou de pédophilie
.
Pour les parents il s'agit souvent de stratégies
de survie économiques ou sanitaires, dans
des zones ou sévit de grandes épidémies
, ils préfèrent éloigner
leur enfants pour éviter de périr
avec eux . En plus le trafic des enfants ne seraient
pas perçu par eux, comme une forme d'exploitation.
Les intermédiaires leur présentant
cette action comme une opportunité, pour
s'en sortir, opinion partagée aussi par
les utilisateurs , qui sont souvent des gens instruits
et relativement riches. Cela qui expliquerai le
peu de réaction hostile de l'Etat vis à
vis de ce trafic.
La maltraitance physique et psychologique
identifiée et signalée à
tous les niveaux , autant familiale que scolaire
. Les traditions d'éducation des enfants
avec des châtiments corporels seraient l'une
des causes . Les enfants de 11 à 15 ans
, sont les plus touchées , et parmi ceux-ci
les filles seraient plus victimes que les garçons
qui à cause de leur physique peuvent déjà
se défendre.
Les abus sexuels autant en milieu familial , scolaire
ou religieux , sont de plus en plus dénoncés
. Ce phénomène va de pair avec une
prostitution infantile croissante . Les jeunes
garçons comme les jeunes filles sont concernés.
En milieu scolaire , les enseignants dénoncent
la présence de la violence et du racket
. les classes sont de plus en plus surpeuplées
, dans certains lycées il y a 120 élèves
par classe . Les jeunes filles sont la proie des
hommes mariés qui exigent d'avoir avec
elles des rapports non protégés
les exposant non seulement aux grossesses précoces
, mais aussi à l'infection au VIH. Les
jeunes filles enceintes sont maltraitées
par leur famille , pour qui l'arrivée d'un
enfant va représenter un poids économique
supplémentaire , en plus elles sont renvoyées
de leur lycée pour congé ede maternité
scolaire .
Le problème des enfants
en milieu carcéral a aussi été
évoqué comme un souci majeur , on
déplore partout l'absence des juges pour
enfants , ce qui entraîne des détentions
provisoires abusives , ou les mineurs sont dans
les mêmes cellules que les adultes .
Enfin le problème des enfants face aux
médias a été évoqué
, les travailleurs sociaux ont déploré
la banalisation des films de violence et pornographique
à travers les différentes chaînes
de télévisions . Ils notent aussi
la prolifération des cybers café
et des salles de jeux à proximité
des lieux scolaires où les jeunes passent
le temps à surfer sur les sites pornographiques
etc .
Pour expliquer la situation des enfants , les
professionnels évoquent ; la démission
des parents, leur manque d'informations, un accroissement
de la pauvreté , un besoin de sensibilisation
des professionnels etc….. Ce constat rappelle
à des degrés divers une plainte
qu'on entend aussi en Occident ou les victimes
sont blamées.
Les réponses
Le Mali comme le Cameroun possèdent des
services sociaux bien organisés , mais
qui manquent cruellement de moyens. Les services
sociaux et d'éducation ayant été
les principales cibles des politiques d'ajustement
structurels décidées par les bailleurs
de fonds internationaux .
Au Mali, les enfants en situation difficile sont
pris en charge par l'état , les Organisations
Non Gouvernementales et diverses associations
. A titre d'exemple on recence plus de 100 associations
dans le secteur de l'enfance, à quoi il
faut ajouter les centres d'écoute communautaire
qui visent une prise en charge de l'enfant par
sa communauté, en utilisant les moyens
locaux de proximité , les équipes
d'Action Educative en Milieu Ouvert , à
coté des villages SOS Enfants etc .
Au Cameroun , les services sociaux
sont regroupés autour du ministère
des affaires sociales . Les villes sont divisées
en aires éducatives , avec des éducateurs
spécialisés et des assistants sociaux
. Mais les effectifs sont relativement peu nombreux
, le pays qui aurait besoin d'environ 3500 travailleurs
sociaux, n'en possède actuellement que
810 environ , donc 6 éducateurs spécialisés
au total.
Cette carence des services sociaux au niveau de
la protection des enfants est compensé
dans les deux pays et un peu partout en Afrique
noire , par des stratégies de survie qui
sont principalement le don et la circulation des
enfants des familles les moins aisées vers
les familles plus riches ,ou moins nombreuses
.
Quelques expériences
associatives
Au Mali
, du centre d'écoute à l' école
communautaire .
DANAYA , est une association des habitants du
quartier Nyamakoro à Bamako , au Mali.
Danaya veut dire confiance en Bambara , l'association
compte environ 50 membres, la plupart sont des
bénévoles . Ils ont crée
dans leur quartier un centre d'écoute communautaire
, qui a relevé comme problème majeur
, la scolarisation des enfants, dont la plupart
ne pouvait pas avoir accès à l'école
primaire , à cause de la pauvreté
des parents et du manque de place dans les écoles
officielles . Pour faire face à ce problème
,les membres ont décidé de créer
une école primaire communautaire , sur
un terrain vague, avec des matériaux précaires
; cases en terre battues . La garderie a lieu
à l'air libre, les enseignants dont le
salaire moyen est de 30, 48 Euros par mois, sont
payés par les cotisations des parents (
1,52 euros par mois ) . Il s'agit d'un véritable
sacerdoce .
Malgré cette précarité ,
DANAYA assure la scolarisation d'environ 250 enfants
. Des activités culturelles et péri
scolaires , avec un volet important sur les droits
des enfants, sont dirigées par des jeunes
de l'association , ce qui assure ainsi un transfert
de compétences sociales à travers
un lien intergénérationel .
Dans le cadre d'un partenariat
nous avons pu discuter avec les enseignants sur
les méthodes pédagogiques et l'usage
des châtiments corporels sur les enfants
scolarisés à l'école communautaire.
Le président, Mr Camara a été
sensible à la question, et a souhaité
se former lui et son personnel à tout ce
qui relève de la prise en charge des enfants.
Nous avons décidé d'appuyer cette
association sur le plan de la formation de ses
membres .
Au Cameroun
, un réseau de professionnels contre les
abus sexuels et la maltraitance
La CASPCAN , Cameroon Society for the Prevention
of Child Abuse and Neglect , est une association
née à l'initiative d'un médecin
psychiatre camerounais , comme son nom l'indique
, elle s'occupe de la protection des enfants maltraités
, La CASPCAN est formée de nombreux volontaires
, enseignants , policiers , médecins, conseiller
d'orientation , etc.
Elle publie de nombreuses études sur les
abus sexuels au Cameroun et anime un réseau
africain de prévention des abus sexuels
et de la maltraitance . Son travail de vulgarisation
a sonner l'alerte des autorités camerounaises
et des familles sur la prévention des abus
sexuels qui étaient jusque la nier. Pour
mieux soutenir les victimes et leur familles,
l'association a ouvert un centre d'écoute
à Yaoundé .Afrique Conseil avait
été sollicité pour animer
une session de formation concernant, toutes les
personnes qui devant travailler dans ce centre
.
Un besoin
de formation
Au Cameroun comme au Mali, les professionnels
sont confrontés à des nouvelles
problématiques , d'autant plus difficiles
à résoudre qu'ils ne sont pas pour
la plupart formés pour y faire face .
Comment passer de la prise communautaire a la
prise en charge individuelle des adolescents ?
Comment signaler une maltraitance ? en fonction
de nos traditions éducatives ? que faire
d'un enfant sexuellement abusé ? comment
accompagner un enfant confronté à
la drogue ? que peut apporter un psychologue ?
un psychiatre ? comment travailler en réseau
? à quoi servent les réunions de
synthèse ? voila autant de questions pour
lesquelles nous avons été sollicité
pour mettre en place des sessions de formation
.
Pour répondre à
cette demande nous avons proposé des séminaires
interculturels et interprofessionnels , ou participaient
des travailleurs sociaux exerçant en Europe
et en Afrique Les actions de formation ont été
précédé de rencontres où
les travailleurs sociaux du Sud ont élaboré
leur demande . Ils souhaitaient un échange
avec des professionnels de terrain ayant une double
culture , d'où l'intérêt pour
une structure comme Afrique Conseil.
Les thèmes de formations
ont porté sur ; La prise en charge individuelle
et clinique , les différentes méthodes
d'entretien , la psychologie de l'adolescence
, les conduites addictives .
les besoins psychologiques des enfants , la place
des parents , la sensibilisation des professionnels
et le travail en réseau.
L'evaluation des actions de formation
fait ressortir les points suivants ; Les participants
sont ravis d'avoir des connaissances en psychologie
de l'enfant et souhaitent approfondir leurs savoirs
sur la pratique de la relation d'aide. Les échanges
permettent aux stagiaires de réaliser qu'ils
ne sont pas les seuls confrontés à
ce type de problèmes , travailler en réseau
et échanger des pratiques professionnelles
est une nécessité . Face au manque
de documentation , les brochures d'informations
, plaquettes et affiches sur la prévention
de la maltraitance et des abus sexuels sont très
appréciées des séminaristes
, qui ont ainsi des supports de travail concrets.
Lors du dernier séminaire à Yaoundé
, la responsable d'un centre d'enfants abandonnés
a découvert la nécessité
d'un psychologue dans une structure comme la sienne
, son équipe et les enfants reçus
ne trouvaient pas souvent des réponses
ou le soutien nécessaire face à
certaines situations. Un policier s'est rendu
compte qu'ils n'étaient pas formés
à l'entretien d'un enfant sexuellement
abusé etc…; une participante enseignante
de formation témoignait " Ce séminaire
a été très enrichissant pour
moi , bien que professionnel de l'enfance , j'ai
été très édifiée
notamment sur deux points : Les différentes
méthodes d'écoute , c'est vrai en
classe mon métier m'oblige déjà
à écouter les enfants d'une certaine
manière, j'ai appris qu'il y avait d'autres
manières d 'écouter. Le deuxième
point concerne la prise en charge de la victime
d'abus sexuels . Avant ce séminaire je
n'aurai pas su exactement comment m'y prendre
avec un agressé sexuel, désormais
je saurai quel mot utiliser , je saurai l'orienter….
Les chiffres, ainsi que quelques cas de figures
m'ont fait comprendre le problème de la
maltraitance infantile " .
En conclusion une demande d'étendre ce
type d'action à d'autres personnes et à
d'autres régions du Cameroun c'est vivement
ressentit . Les séminaristes se sentent
aussi valorisés et demandent de suivre
des stages dans d'autres structures professionnelles.
L'Afrique noire est en pleine
mutation , face à une occidentalisation/mondialisation
croissante , la seule connaissance des traditions
n'est plus suffisante pour une bientraitance des
enfants africains , la psychologie des enfants
n'est donc pas un luxe , bien au contraire , il
importe de former de plus en plus des professionnels
pour faire face à des enfants qui seront
futurs citoyens du village global .
Afrique Conseil , Tel 01 43 84 03 64
e-mail : afrique.conseil@free.fr