La maltraitance a été très
peu abordée dans la littérature
et dans les études concernant l'enfant
africain. Les différents auteurs africains
et étrangers ayant présenté
une vision idyllique des relations humaines en
Afrique, il paraissait indécent de parler
de violence sur les enfants dans ce qui apparaissait
alors comme berceau de l'humanité .
Il n'est pas aisé
pour des problèmes méthodologiques
de définir la maltraitance dans les cultures
africaines si on s'adresse à un public
occidental. Car il s'agit le plus souvent de questions
d'éthique : faut-il inclure où non
dans la catégorie des mauvais traitements
, et si oui d'emblée ou non , telle ou
telle pratique que condamne la convention internationale
des droits de l'enfant , mais que valident ou
légitiment largement les normes de référence
de la société au sein de laquelle
cette pratique est constatée ? ( Jésu
,1995) .
Dans le cadre du présent article, nous
parlerons du problème des droits de l'enfant
et de la place de la violence dans le processus
éducatif africain , ensuite nous discuterons
à partir de cas précis sur l' approche
de la maltraitance dans l'immigration africaine
en France . Nous conclurons sur le type de collaboration
qui peut exister entre professionnels des institutions
socio-éducatives et judiciaires et des
praticiens issus des pays du sud pour répondre
aux problèmes que posent les familles issues
de l'immigration africaine .
DROITS DE L'ENFANT
DANS LES SOCIETES TRADITIONNELLES AFRICAINES
Les sociétés
africaines n'ont pas attendu qu'il y ait une charte
internationale pour reconnaître des droits
aux enfants . Dans la biographie de l'illustre
africain Amadou Hampate Ba , racontant son enfance
qui se déroule au début du siècle
l'auteur dit : Quand j'eus atteint l'âge
de sept ans, un soir, après le dîner
, mon père m'appela. Il me dit: Cette nuit
va être celle de la mort de ta petite enfance
. Jusqu'ici ta petite enfance t'offrait une liberté
totale . Elle t'accordait des droits sans t'imposer
aucun devoir , pas même celui de servir
et d'adorer Dieu . A partir de cette nuit tu entre
dans ta grande enfance .Tu seras tenu à
certains devoirs , à commencer par celui
d'aller à l'école coranique ( Ba
, 1991).
Les sociétés
africaines reconnaissent à l'enfant le
droit de se nourrir, d'être logé
, de s'habiller, d'être protégé
et surtout d'être instruit. les africains
considèrant que l'enfant est le seul investissement
rentable , ils sont prêts à d'énormes
sacrifices pour que ceux-ci s'insèrent
dans les nouveaux secteurs économiques
et fassent ainsi bénéficier leur
groupe familial tout entier (Locoh,1992).
La différence
avec les sociétés occidentales vient
de la conception de la socialisation et de la
formation de la personnalité . Contrairement
aux sociétés occidentales , les
cultures africaines reconnaissent difficilement
une personnalité à l'enfant . Dans
les sociétés traditionnelles du
Sud - Cameroun , les nouveaux nés affligés
d'une pathologie organique importante étaient
voués à la mort ...les enfants normaux
devaient par ailleurs vivre d'autres influences
dans la communauté . Ne pouvant exister
pour eux même , ils n'étaient souvent
que le représentant d'une personne morte
ou vivante , aimée ou haïe . Les affects
liés à cette personne leurs étaient
transposés ( Lolo, 1991 ) . En naissant
l'enfant africain est déjà enfermé
dans une histoire qu'il ne vient que répéter,
ce qui l'empêche de réagir au monde
selon sa propre sensibilité . il n'est
pas demandé à un enfant de grandir
et/ou de s'autonomiser .S'il doit grandir , il
grandira dans le corps de sa mère et/ ou
dans les projets de non frustration de celle-ci
(Lolo , 1991 ) .
Dans l'Afrique
traditionnelle, le processus d'identification
passait par le nom , celui-ci façonnait
l'identité individuelle, il pouvait aussi
être porteur d'un message social ou expliquer
un événement lié à
la naissance de l'enfant . L'identité psycho-sociale
se réalisait par l'attachement aux caractéristiques
du groupe ethnique auquel l'enfant appartient
, ou à la classe d'âge ayant subit
le même rite d'initiation .Enfin le rang
de la naissance comptaient beaucoup pour les droits
et les devoirs des enfants dans la famille . Le
droit d'aînesse était sacré
, les garçons garants de la perpétuation
de la lignée familiale , bénéficiaient
très tôt du respect des personnes
âgées. En contre partie ils devaient
assurer la protection des plus jeunes et être
le substitut des parents pendant leur absence
.
L'éducation
des enfants était souvent confiée
aux femmes jusqu'à ce que ceux-ci atteignent
l'âge de sept ans, on assistait alors à
une sexualisation des rôles parentaux: la
mère s'occupe de l'éducation des
jeunes filles à qui elle apprend les rôles
de future épouse et de future mère
elle leur apprend à se tenir convenablement
en public, inculque des notions de pudeur etc...,
le père s'occupe de l'éducation
des garçons à qui il apprend des
notions telles que l'intégrité et
l'honneur. Cependant l'éducation de l'enfant
n'incombe pas à ses seuls parents biologiques
tout adulte de la communauté et de la génération
des parents se sent responsable de l'éducation
des enfants c'est le principe de l'éducation
dite diffuse qui se passe sur deux espaces : l'intérieur
de la maison où règne le père
, et l'extérieur de la maison où
les enfants sont sous la surveillance des adultes.
Ainsi , contrairement à la situation en
France , en Afrique un enfant dans la rue n'est
pas automatiquement un enfant en danger.
La notion d'adolescence
est mal cernée en Afrique, les jeunes passant
directement du statut d'enfant à celui
d'adulte. Dans les sociétés traditionnelles
africaines, pour les filles la puberté
signifie l'entrée dans l'âge adulte.
Elles sont mariables et quelques fois déjà
promises à un mari depuis leur tendre enfance.
Les garçons restent pendant longtemps dépendants
à l'égard des anciens, parfois même
lorsqu'ils ont accédé au mariage
et au statut de chef de famille. Leur autonomie
, cette conquête de la jeunesse sur d'autres
continents, reste très réduite (Locoh
1992). Qu'en-est-il de la relation adulte/enfant
dans la transmission des savoirs ?
Au Nigeria et dans
beaucoup de pays africains les adultes se considèrent
comme élus par Dieu pour éduquer
et protéger les enfants , c'est à
ce titre que ces derniers doivent leur obéir
aveuglément et ne poser aucune question.
On ne doit pas les écouter , mais seulement
les surveiller ( Olutoyin 1991 ). Les personnes
âgées sont considérées
comme uniques détenteurs de la sagesse
, comme le dit ce proverbe Yoruba (tribu du Nigéria
) un jeune peut avoir autant d'habits qu'une personne
âgée, mais il n'aura jamais autant
de rides que lui ( Ellein B, Afamefuna ,1986)
. Ce qui veut dire en d'autres termes qu'un jeune
peut être aussi instruit qu'une personne
âgée, mais il n'aura jamais autant
d'expérience que lui .Cette négation
de la personnalité à l'enfant ,
ce refus de lui accorder une opinion, un droit
à la parole , conception qui est encore
largement répandue en Afrique noire , est
peut-être la plus grande privation de droits
pour un individu , fut-il un enfant .
ANTHROPOLOGIE
DE LA VIOLENCE DANS LE PROJET EDUCATIF DES CULTURES
AFRICAINES
Même si cela
peut paraître assez polémique , mes
observations m'ont amené à penser
que l'éducation de l'enfant dans les cultures
africaines s'effectue dans un mode assez répressif
.
La violence qui est exercée sur l'enfant
dans son rapport avec l'adulte s'explique par
la croyance assez répandue qu'il faut préparer
l'enfant à vivre dans un environnement
qui sera hostile physiquement et psychologiquement.
Cette perception de la vie est certainement liée
à l'histoire du continent noir où
se sont succédés les rapts de l'esclavage
, et la brutalité de la violence coloniale
.
Dans les techniques de maternage , les femmes
wolof du Sénégal massent le corps
du bébé pour qu'il passe de l'état
mou , humide(liir bu tooy) à l'état
dur, solide (liir bu fer) puis à l'état
sec enfin au moment du sevrage. Le massage contribue
à cette transformation il rend la peau
ferme , durcit les os de l'enfant , le protégeant
contre d'éventuelles fractures...les exercices
au cours desquels l'enfant est lancé et
rattrapé par la mère , ou bien encore
est suspendu tête en bas , tenu par les
pieds, sont conçus comme exerçant
l'enfant au contrôle de ses réactions
devant toute situation insolite (Rabin-jamin,
1992 )
Les rites d'initiation
soo des betis du Sud - Cameroun qui sanctionnaient
le passage de l'enfance à l'âge adulte
comportaient des épreuves demandant une
grande endurance physique, beaucoup de jeunes
y trouvaient la mort , ils étaient la honte
de leur famille , et étaient enterrés
en brousse .Ceux qui avaient bravés ces
épreuves revenaient au village, une fête
était alors organisée en leur honneur
. Les Yorubas du Nigeria considèrent l'absence
de punitions physiques comme un signe de permissivité
voire de démission ( Olutoyin,1991 ) .
Les Wolofs du Sénégal , pour empêcher
que les enfants soient couverts d'affection par
leurs parents , confiaient leur éducation
à un oncle maternel ou à un marabout
pour les dresser selon un de leur proverbe, un
étranger n'a pas pitié ( Bara Diop
,1985 ). Les talibés(élèves
du marabout dans les écoles coraniques)
étaient ainsi sévèrement
battus s'ils ne rapportaient rien à leur
maître à la fin de la journée
pendant laquelle ils demandaient l'aumône
aux passants.
En Afrique, le recours à des punitions
corporelles liées à des insultes
fait partie de l'éducation des enfants
.Cette pratique est légitimée par
tout le monde, chefs de famille, parents d'élèves
, maîtres d'école et agents de l'ordre
. Cependant il est aussi juste de dire que les
cultures africaines ne tolèrent pas des
abus de violences sur les enfants . Le récit
d'Amadou Hampaté Ba parlant de son éducation
est assez intéressant , l'auteur raconte
de nouveau : En l'absence d'un marabout capable
de continuer ma formation , mon père Tidjani
Thiam prit sur lui de me donner des cours . Malheureusement
, habitué à être implacable
avec lui même , il fut très dur avec
moi et à vrai dire peu efficace ....Ma
mère tenue par les règles de pudeur
peuhl qui interdisaient d'afficher ses sentiments
pour ses propres enfants , ne pouvaient se plaindre
auprès de son mari . Aussi est-ce Diaraw
Aguibou , sa coépouse , qui s'en chargea
. Elle défendit énergiquement ma
cause et obtint de mon père qu'il renonce
à me donner des cours en attendant que
l'on puisse trouver pour moi un maître valable
( BA, 1991 ). L'enfant africain n'est donc pas
une victime sans défense face à
la violence des adultes .
Si nous avons évoqué
avec autant d'insistance les processus éducatifs
dans l'Afrique traditionnelle, c'est pour qu'ils
servent de toile de fond à l'interprétation
du comportement des migrants africains . Même
si le contexte migratoire a profondément
bouleversé les rapports familiaux , la
référence à l'Afrique traditionnelle
n'a pas pour autant disparue .Cette dernière
est reccurente dans le discours que ces migrants
donnent pour justifier certaines de leurs actions
jugées inadmissibles par la société
d'accueil .
ASPECTS DE LA MALTRAITANCE
DANS L'IMMIGRATION AFRICAINE EN FRANCE
La presse française
publie régulièrement des cas de
maltraitance dans les familles africaines
immigrées. Nous avons sélectionné
quelques cas significatifs .
-
Cas N° 1
Le maître d'hôtel de l'ambassade du
Cameroun en France est inculpé à
Dourdan pour violence sur ses six enfants .Selon
les témoignages des voisins , c'était
un monsieur plutôt effacé , toujours
bien habillé et très gentil . A
propos des enfants, la police a interrogé
les voisins , l'un d'eux a déclaré:
au fond les coups sur les petits noirs ça
se voit quand même moins . Un autre témoin
a précisé qu'il se doutait de quelque
chose : parce que l'été ces enfants
étaient habillés comme en hiver
( Libération 1-08-1987 ) .
-
Cas N°2
Ibrahima, jeune enfant sénégalais
était battu à sang et brûlé
au fer à repasser par son père .Ce
dernier inculpé et interrogé par
la police ne semblait pas comprendre en quoi son
comportement avec son fils était répréhensible
.En effet , de son avis :L'indiscipline à
l'école et ses fréquentes rencontres
avec sa cousine méritaient bien une Bonne
punition
(Le Parisien 30-09-1985 ).
-
Cas N° 3
Fatima une jeune fille d'origine malienne a dénoncée
à la justice française Mama Guerou
une femme malienne de quarante sept ans qui l'avait
excisée alors qu'elle avait huit ans .Interrogée
par la police , Mama Guerou à déclaré
c'est une tradition familiale , je ne pouvait
pas faire autrement ( Info-Matin,17-05-1994 )
-
Cas N°4
Monsieur K... intellectuel zaïrois vivant
a Paris s'adresse à son fils aîné
de six ans en lui disant si tu fais encore des
bêtises je vais te taper . Le dernier fils
âgé de quatre ans qui a suivi la
conversation lui rétorque en France on
ne tape pas sur les enfants .
Aussi paradoxal
que cela puisse paraître , les parents africains
que nous rencontrons dans le cadre de notre activité
de psychologue, nient le phénomène
de la maltraitance dans les cultures africaines
(exemple du cas n° 2). Les migrants africains
limitent la maltraitance aux
cas de pédophilie , d'inceste , ou d'infanticide
dont ils ont souvent connaissance dans la page
faits divers des médias et surtout de la
télévision. Ils excluent ainsi tout
autre acte de violence physique ou morale qu'ils
peuvent exercer de façon régulière
sur leurs enfants . Ce phénomène
illustre la difficulté qu'ont des personnes
à trouver leurs repères dans la
modernité de la société d'accueil
.
Pour expliquer
la maltraitance dans le contexte de l'immigration
africaine , je ferai recours au concept de l'enfant
otage .
-L'enfant africain immigré est l'otage
des conditions socio-économiques de ses
parents .Le stress du chômage qui touche
ses parents combiné à l'étroitesse
des appartements pour des familles souvent très
nombreuses crée des tensions chez les parents
qui ,excédés ,deviennent violents
. Cette violence peut aller jusqu'au meurtre des
enfants dans les familles polygames où
la promiscuité se mêle à des
problèmes de jalousie entre co -épouses
. Les enfants vivent au quotidien cette violence
symbolique avec la privation de la relation de
tendresse nécessaire à leur équilibre
psychique .
- L'enfant africain
est l'otage des traditions éducatives de
ses parents Deux aspects importants sont ici à
retenir :
La compulsion de répétition : elle
fait que les parents africains ayant été
élevés dans un contexte de punitions
corporelles et de violence, ceux-ci ont du mal
à concevoir une éducation différente.
La violence qu'ils exercent sur leurs enfants
est aussi une manière de compenser le mode
d'éducation de la société
d'accueil qu'ils accusent d'être trop laxiste
voire permissif envers les enfants . Comme en
témoignent les propos d'une assistante
sociale d'origine africaine exerçant dans
la région parisienne que nous avions en
entretien: Si ma fille désobéit,
je lui file une bonne gifle, et surtout qu'elle
ne me regarde pas de face comme on le leur apprend
ici à l'école .Dans les cultures
africaines les enfants ne doivent pas regarder
les adultes dans les yeux , cet acte est considéré
comme un signe de mépris , contrairement
à la société occidentale
où cette attitude est considérée
comme normale .
Le second aspect plus délicat est celui
des mariages précoces des jeunes filles
. Cette pratique est très fréquente
dans certaines familles originaires de l'Afrique
de l'ouest . Les parents par peur de voir leur
progéniture échapper au cercle traditionnel
de la communauté, organisent le mariage
de leur fille avec une personne originaire de
leur ethnie . Malheureusement les problèmes
se posent quand ces jeunes filles , qui ont grandi
en France, refusent ce type d'union .Les parents
se braquent et exercent une terrible pression
morale et psychologique sur la jeune fille . Les
plus courageuses font appel à des professionnels
des institutions judiciaires , d'autres font des
fugues , dans les cas extrêmes certaines
choisissent le suicide .
-L'enfant issu
de l'immigration africaine est l'otage du projet
éducatif de la société d'accueil
Les professionnels des structures socio-éducatives
et judiciaires soucieux de faire un bon produit
de l'intégration pourraient exercer inconsciemment
sur cet enfant deux types de violence : soit l'ignorance
de son identité culturelle , soit la dévalorisation
de celle-ci . J'utiliserai deux concepts pour
illustrer cette situation :
- Le syndrome du
numéro vert . Dans le cas n°4, le jeune
enfant de quatre ans dit à son papa en
France on ne tape pas sur les enfants .La première
question qu'on se pose est de savoir pourquoi
ce jeune garçon qui n'a jamais été
en Afrique fait une telle remarque à son
père ? il apparaît à notre
analyse ,que cela lui a été dit
dans un contexte éducatif qui n'est pas
celui de sa famille . La référence
à la France veut dire qu'il y a eu opposition
où dévalorisation avec autre chose
qui pourrait bien être l' Afrique compte
tenu des origines de ce jeune garçon .La
connaissance du numéro vert devient l'acquisition
d'un nouveau pouvoir par les enfants issus de
l'immigration. Ceux-ci profitant de l'ignorance
de leurs parents et /ou du zèle de certains
éducateurs s'octroient des espaces de liberté
qui s'avèrent souvent préjudiciables
aux familles et aux institutions chargées
de la protection de la petite enfance. Dans l'incapacité
d'opposer un argument logique à leurs enfants,
les parents africains se replient souvent dans
une position violente , car c'est à l'échec
de leur mission éducative en tant que transmission
du savoir être qu'il assistent à
l'intérieur de leur maison seul espace
de reconnaissance qu'ils ont ..Du coté
de l'enfant il y a un raidissement ,et surtout
une dévalorisation de la culture d'origine
de leurs parents , car ils la perçoivent
sous un aspect violent .En effet , les parents
revendiquent souvent telle ou telle punition au
nom des traditions africaines .Si la culture d'origine
est dévalorisée, mal assumée,
l'identité reste floue. Dans cette déchirure
peuvent alors se glisser une violence tournée
vers l'autre ou contre soi-même , un repli
sur des repères simplistes (Yamgnane ,1995
).
Il ne suffit donc
pas de dire à un enfant en France on ne
tape pas sur les enfants , ou de lui apprendre
le numéro vert qu' il pourra utiliser en
cas de danger .Il faut aussi aider les parents
à expliquer à leurs enfants pourquoi
on doit taper ou ne pas taper sur eux .S'il y
a eu une grande réflexion sur les droits
des enfants , le transfert juridique de cette
charte ne s'est pas suivie d'un accompagnement,
au mieux d'une explication auprès des parents
migrants. On se retrouve ainsi dans la position
de ce père de famille malien qui nous confiait
: on nous défend de battre nos enfants,
et quand ils deviennent délinquants on
nous accuse de ne pas les encadrer.
Le numéro vert, s'il n'est pas transmis
avec des précautions nécessaires
peut fragiliser, ceux qu'il est censé protéger.
Certains parents migrants préfèrent
renvoyer leurs enfants au pays d'origine s'ils
estiment que ces derniers remettent trop en question
leur autorité
-La jeune fille
malienne qui a porté plainte à son
exciseuse (cas n°3) illustre parfaitement
le paradoxe oedipien de l'intégration :
celui-ci consiste à tuer sa culture d'origine
pour renaître dans la culture de la société
d'accueil en adulte . A travers ce procès,
ce n'est pas seulement l'exciseuse qui est accusée
mais la génération de ses parents
et leur culture . Le psychiatre Ibrahim Sow décrit
bien ce phénomène, quand il estime
qu'en Afrique oedipe est politique .(Sow 1978
) Le meurtre symbolique ne concerne ni le père,
ni la mère, mais toute leur génération
, en sachant qu 'en Afrique par le principe de
l'éducation diffuse que nous avons décrit
plus haut , on n'est pas le fils de tel ou tel,
mais plutôt de tous ceux de la génération
du père ou de la mère
Si l'intégration
doit se faire , elle ne doit pas l'être
au prix du meurtre de la culture d'origine sinon
la maltraitance change de camp et les parents
deviennent les principales victimes. Comme l'expriment
les propos d'un père de famille africain
avouant qu'après vingt ans de séjour
en France, il n'avait pas imaginé que c'est
sa fille qui le présenterait devant un
tribunal pour une simple gifle après qu'elle
ait fait une fugue .
Conclusion
Aujourd'hui nous
rencontrons beaucoup de parents africains qui
nous demandent en tant que psychologue d'origine
africaine, comment ils doivent éduquer
les enfants ici en France ? Il nous arrive de
proposer à ceux qui le désirent
de recourir à leur authenticité,
c'est à dire à ce qu'ils maîtrisent
le mieux dans leur culture . Ce qui ne nous autorise
pas à légitimer certaines violences
au nom d'une quelconque spécificité
des traditions africaines. Cependant nous pouvons
faire quelques remarques :
La violence que les parents africains exercent
sur leurs enfants découle aussi , comme
nous avons pu l'observer , d'une méconnaissance
des conséquences de la violence sur l'appauvrissement
de la personnalité de l'enfant .Pour combler
cette lacune et de manière préventive
nous envisageons de créer une école
des parents migrants où nous pensons diffuser
largement les connaissances de la psychologie
, de la relation parents- enfants et discuter
des conditions de l'éducation des enfants
migrants dans un contexte multiculturel avec les
professionnels des structures socio-éducatives
de la société d'accueil . La dimension
éthique de la coopération technique
dans le domaine de la protection de l'enfance
et de maltraitance des mineurs se manifestera
enfin de façon significative chaque fois
que les professionnels du nord viendront solliciter
l'expertise des pays du sud pour les aider à
comprendre et à résoudre les problèmes
que leur pose, dans ce domaine, la rencontre avec
les besoins, spécifiques ou non des familles
du sud ayant immigré vers le nord ( Jésu
,1995).
Notre expérience
au sein de l'association AFRIQUE CONSEIL montre
que la prise de conscience de la différence
est aussi la reconnaissance que ce qui est implicite
pour l'un n'est toujours pas explicite pour l'autre
.La réussite d'une action de médiation
doit donc être la traduction des implicites
des uns en explicites pour les autres .
Pour clore je dirai
donc que la maltraitance observée dans
l'immigration africaine en France est le résultat
d'une interaction anormale entre la culture d'origine
des parents , le projet socio-éducatif
de la société d'accueil, et la recherche
de la personnalité chez l'enfant . C'est
ce qui explique la fréquence d'actes de
violence sur les adolescents africains par leurs
parents, ces derniers ne se reconnaissant plus
dans l'adolescence de leurs enfants, ils vivent
alors une inquiétante étrangeté
car l'adolescence est une période de choix
, de perte et de deuil (Scotto, 1989 ) .
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