Même en Afrique les familles ne sont pas
épargnées par la crise de valeurs
due à une crise économique sans
précédent; il convient alors de
se demander si le contexte migratoire ne joue
pas le rôle amplificateur dans les dificultés
des enfants à gérer leur crise d'adolescence.
L'identité de la
rue , une catastrophe annoncée ?
Une étude récente
de l'association Afrique partenaires services
( Bodin, Kouyate. 1995) a mis à jour le
danger auquel étaient exposés les
enfants africains issus de l'immigration sahélienne
en région parisienne .
D'abord quelques statistiques: la taille moyenne
de ces familles est de sept à quinze personnes
, 58% de ces familles vivent dans des logements
d'une seule pièce , représentant
un espace égal ou inférieur à
15 M2 .Cette surdensité a plusieurs conséquences
:la rupture des liens sociaux, un phénomène
de décohabitation sociale avec dispersion
des membres de la famille ( les parents vivent
dans un endroit et les enfants dorment ailleurs
), un pessimisme généralisé
chez les adultes qui pensent que le projet migratoire
a été un échec , une remise
en cause par les enfants des statuts et rôles
parentaux dont le manque de respect qui entraîne
une incommunicabilité entre parents et
enfants .Un fait plus important est le changement
de comportement des femmes qui, fait nouveau,
stigmatisent violemment les hommes à la
maison devant les enfants , elles accusent ceux
-ci ( les hommes ) de toutes les défaillances
et irresponsabilités, d'où la fréquence
des divorces où les femmes obtiennent le
logement et la garde des enfants .
Les enfants à défaut de s'entasser
dans ces pièces où ils seront en
conflit avec leurs parents préfèrent
aller dans la rue, malheureusement ils adoptent
l'identité de celle-ci avec toutes les
conséquences c'est à dire le vol
, le deal , et une prédélinquance
. Cette situation dramatique ne laisse pas les
parents africains indifférents comme en
témoignent ces propos :
Fatou mère de famille "avant quand
tu allais dans les foyers ,entre nous femmes c'étaient
les problèmes de couple , les conflits
de polygamie, .Mais maintenant tout cela c'est
fini tu n'entends plus que les problèmes
de délinquance .Qui n'a pas un , deux ou
trois enfants en prison ? maintenant il faut s'organiser
pour aller voir les enfants en prison "Un
père de famille: "Ici nous dormons
devant nos enfants nous nous déshabillons
devant nos enfants , nous faisons tout devant
nos enfants . Pouvons-nous encore leur demander
de nous respecter ? pouvons nous oser ? c'est
une vie indigne ".
Bien sûr la majorité
des familles africaines ne sont pas dans cette
situation , ces exemples sont un éclairage
qui peut nous permettre de relativiser les concepts
de démission parentale souvent évoqués
et de poser la question des responsabilités
institutionnelles quand des enfants grandissent
dans des conditions aussi précaires
Les paradoxes
de la prise en charge éducative
Dans le souci de faire des enfants
migrants de bons produits de l'intégration
, certains professionnels des structures socio-éducatives
oublient ou ignorent souvent l'identité
culturelle de ces derniers. Les notions de liberté
, de libre expression sont transmises aux adolescents
. Ceux-ci profitant des espaces de pouvoir qui
leur sont ainsi offerts , vont essayer d'imposer
ces valeurs à leurs parents qui ignorent
l'existence de telles dispositions . Ces derniers,
offusqués de voir en permanence leur autorité
défiée deviennent soit démissionnaires
soit violents . Les adolescents migrants qui sont
au courant des lois sur la protection des mineurs
vont faire abusivement recours à celles-
ci ; dans certains cas ils obtiennent gain de
cause , c'est ce que Porcedo (1993) appelle une
instrumentalisation de la culture du mensonge.
On aboutit alors au paradoxe où les parents
sont privés d'autorité sur leurs
enfants de peur que ceux-ci ne fassent appel aux
juges ou autres professionnels . Les propos de
cette mère de famille immigrée traduisent
bien cette situation " au Sénégal
si j'ai une petite soeur, je suis considéré
comme si je suis son père et sa mère
si elle est sous ma tutelle .Mais ici c'est pas
le cas, à un certain âge elles s'en
vont ...ici c'est un pays de droit, où
les gens trouvent facilement leur liberté
où il y a les services sociaux qui jouent
un grand rôle dans les séparations
et les enfants ne sont pas très bêtes
si on leur propose chaque fois qu'ils font des
bêtises de les ramener au Sénégal,
ça se serait passé autrement ....mais
ici ils savent qu'on va les placer ailleurs qu'ils
auront leurs papiers et tout ça les encouragent
plus" (Laon 1993). La question qui se pose
est alors de savoir si la protection des mineurs
doit être une menace pour leur parents ,
au risque de déstabiliser l'équilibre
interne de la famille ? Ne faudrait-il pas alors
envisager une protection pour les parents en face
des adolescents tout puissants? Que penser des
adolescents qui grandissent ainsi sans autorité
, ne fabrique t-on pas des délinquants
potentiels ?
L'interculturel
: hiérachie ou réciprocité
des cultures ?
Quel type d'éducation
convient-il de donner aux enfants issus de l'immigration
? celle de la société d'origine
de leurs parents ou celle de la société
d'accueil ? Beaucoup de choses ont déjà
été dites à ce sujet, le
debat n'est pourtant pas clos , je présenterai
quelques exemples pour illustrer mes propos .
Cas N°
1
Des enfants maliens interrogés en classe
pour savoir quels étaient ceux qui parlaient
leur langue maternelle, ont déclaré
qu'ils parlaient le français à la
maison avec leurs parents . Mais une fois sortis
de la classe ils ont avoué à l'enquêteur
qui était d'origine africaine qu'ils parlaient
le Soninké avec leurs parents mais qu'ils
ne pouvaient pas le dire en classe ( Mahamat Timera
1995) .
Cas N°2
Hawa jeune fille africaine se cachait chaque fois
que sa mère pourtant déléguée
des parents d'élèves se rendait
à son école . Inquiétée
par ce fait , sa mère lui a demandé
le sens de ce comportement , sa fille lui a répondu
simplement " maman tu viens toujours avec
tes tenues africaines ".
Cas N°
3
Ramatou jeune fille sénégalaise
confiée à un oncle paternel en France
, brillante à l'école jusqu'en classe
de troisième a été renvoyée
au Sénégal par ses parents pour
se marier avec un de ses cousins , et pour quelles
raisons ? A partir de seize ans elle se trouvait
à l'extérieur avec les jeunes du
quartier , de plus elle était toujours
en pantalon , elle mettait un short chez elle
, alors que chez les toucouleurs ethnie dont elle
fait partie, il faut toujours se mettre en pagne
à la maison . Certes si on porte un pantalon
à l'extérieur ça ne gène
personne , mais les gens du village qui la voyaient
à la maison en pantalon ne l'ont pas apprécié
(Laon 1993 ) .
Ces exemples montrent la complexité
des situations dans lesquelles les adolescents
africains construisent leur identité culturelle
dans un contexte migratoire. La question n'est
élaborée ni chez les professionnels
, ni chez les parents. L'enfant est conduit à
faire ses choix tout seul . Certains professionnels
prônent la double culture, le métissage
culturel . Pour d'autres le concept de double
culture ou de biculture a une connotation péjorative,
il représente quelque chose d'inachevé
il faudrait plutôt parler de culture unique
pour tous les enfants . Ainsi une personne s'occupant
de la petite enfance issue de l'immigration nous
affirmait qu'elle était génée
par l'expression" psychologie de l'enfant
africain "car à son avis il n'y a
pas de différence entre les enfants .
Certains parents africains que
nous recevons expriment souvent le désir
que leurs enfants soient comme les autres il faut
entendre par la comme les jeunes blancs , il sont
surpris quand nous expliquons l'impossibilité
pour ces enfants d'être comme tous les autres
, car pour y arriver ils devront abandonner une
partie d'eux mêmes , une partie de leur
histoire et cela ne se fait pas sans déchirement
interne qui se traduit par un mal être.
Pour combler cette lacune et de manière
préventive nous envisageons de créer
une école des parents migrants où
nous pensons diffuser largement les connaissances
de la psychologie , de la relation parents- enfants
et discuter des conditions de l'éducation
des enfants migrants dans un contexte multiculturel
avec les professionnels des structures socio-éducatives
de la société d'accueil .
Perception sociale ou
psychologie du préjudice ?
Dans un travail polémique
de l'Institut National d'Etudes Démographiques
dirigé par Tribalat (1995) sur l'immigration
en France , il apparaît selon les auteurs
que la principale difficulté de l'intégration
est la visibilité ,on n'est pas français
parce qu'on a une carte d'identité mais
parce
qu 'on est perçu comme tel . Ainsi une
mère de famille malienne allant chercher
son fils à l'école avec son boubou
sera plus perçue comme une étrangère
que sa voisine portugaise arrivée quelques
temps plus tôt . L 'intégration consisterait
donc à se rendre transparent dans la société
d'accueil. Vu sous cet angle on peut mesurer le
chemin qu'il reste à faire aux immigrés
Africains . Comment des adolescents à la
peau si foncée construisent-ils leur identité
dans cet environnement ?
Une étude de l'image du
Noir dans les publicités et les bandes
dessinées en France montre qu'elle est
constamment associée à celle d'un
grand enfant , voire d'un cannibale (cf le canard
enchaîné Juin 1995 , voir aussi l'excellent
article de Dewitte 1990). Dans le feuilleton très
regardé par les adolescents ,diffusé
sur la première chaine de télévision
française (Hélène et les
garçons ), le noir est représenté
par un nain qui joue le rôle de bouffon
à côté des beaux adolescents
blancs . Une telle situation n'est pas sans conséquence,
elle a une influence négative sur les jeunes
noirs qui regardent cette émission . Confrontés
à une image dévalorisante de leur
race ils chercheront ailleurs leur modèle
d'identification .
La question de l'identité
raciale est malheureusement occultée par
tout le monde , notamment par l'idéologie
officielle des institutions républicaines
universalistes et égalitaires qui interdit
toute différenciation entre les hommes
. Nos enquêtes auprès de familles
africaines montrent que ce thème est rarement
abordé par les parents qui prennent ainsi
le risque que leurs enfants découvrent
le racisme tout seuls au détour d'un incident,
les conséquences sont alors plus importantes.
Pourtant comme le constate Philippe Bernard du
journal le Monde ( 1995 ) "la réalité
est qu'il n'est pas facile de trouver un emploi
ou un logement lorsqu'on a la peau foncée
, le faciès" pas de chez nous ",
un nom " à coucher dehors ",
voire tout simplement une adresse dans une cité
étiquetée "chaude". Un
ancien directeur de l'Agence Nationale Pour l'Emploi
déclarait certainement avec toute sa bonne
foi" malheureusement il y a des gens avec
lesquels on a du mal à se sentir de plain
pied (... ) les étrangers plus la couleur
de la peau est foncé et plus on a du mal
à se sentir de plain pied "( Bernard
opt cité 1995) .
Beaud (1995 ) parlant de l'intégration
chez les enfants remarque " à un moment
de l'existence ou le besoin de s'identifier aux
normes dominantes est le plus impérieux
, l'enfant immigré est souvent rejeté
par l' institution scolaire et victime de l'ironie
de ses camarades français de souche. Si
c'est un garçon et qu'il possède
quelques talents dans le maniement du ballon ,
le football peut facilement être le lieu
et le moyen d'une assimilation au groupe des pairs,
l'enfant stigmatisé peut ainsi devenir
pour sa classe ou son quartier le héros
" on peut alors imaginer ce que vit la masse
d'enfants anonymes qui n'ont pas quelque talent
à valoriser . Dans le rapport concernant
le mode de vie des familles sahéliennes
en île de France, une jeune fille de quatorze
ans rapporte les propos suivant " à
l'école on se moque de nous . Même
le maître , c'est lui qui le premier nous
appelle les biafrais .Si le maître se moque
de nous comment dans la cours on ne se moquerait
pas de nous ! mais moi je m'en occupe pas car
je vais leur montrer que nous les noirs nous pouvons
réussir aussi"( Bodin, Kouyate. 1995)
.
Comment ces blessures narcissiques
interviennent- elles dans la construction identitaire
? Les études menée aux Etats-Unis
montrent des résultats assez intéressants
.Une enquête auprès d'adolescents
africains-américains a montré que
ceux qui avaient les meilleurs résultats
scolaires étaient ceux qui avaient été
sensiblisés sur leurs origines culturelles
et valorisaient leur appartenance raciale . Par
contre ceux qui n'avaient pas été
sensibilisés avaient une faible estime
de leur origine, étaient les plus exposés
aux troubles psychologiques et les plus portés
à consommer des stupéfiants ( Mc
Mannus 1992 ) .
Les adolescents africains issus
de l'immigration construisent leur identité
raciale tout seuls sans l'aide des parents, des
éducateurs ou de mouvements culturels valorisants
tel le fameux Black is beautiful a permit àdes
Africains Américains de retrouver leur
fierté . En France ils doivent se contenter
des identités fluctuantes créées
par les mass-médias (zoulous , Black ,
deuxième génération ,etc...).
Ces identités ont en commun de faire peur
car elles sont identifiées a l'espace géographique
des banlieues de la region parisienne, ou encore
aux gangs de noirs sévissant dans les villes
nord américaines, tout cela n'améliore
pas leur image dans la société d'accueil
.
On peut donc faire l'hypothèse
que les adolescents africains sont souvent en
groupe parce qu'à ce stade ils sont en
train de construire leur identité raciale
, et pour se protéger d'un environnement
de plus en plus hostile ils ont besoin de se faire
des enveloppes corporelles solides, ils ont besoin
d'être ensemble pour résister à
la pression de l'exclusion comme le précise
Porcedo (1993 ) " ce public se retrouve et
se solidarise à travers les revendications
communes, la première de celles ci étant
le plus souvent simplement de vouloir être
reconnu en tant que black , le fait d'être
noir devient le seul état revendiqué
car c'est à partir de leur origine raciale
et non plus sociale, que se joue leur place dans
les rapports sociaux. Seules la référence
de couleur et l'ascendance africaine se revendiquent".
La violence dont ils sont souvent
accusés sans être spécifique
ne peut être attribuée à leur
origine culturelle , elle pourrait se comprendre
comme l' anticipation à une situation perçue
comme menaçante, un réflexe de survie
. Peut -on parler d'une violence légitimée
? peut -être pas mais d'une rage intérieure
certainement . Johnson (1995) a montré
aux Etats-Unis que les jeunes noirs qui n'exprimaient
pas leur colère face à l'hostilité
de l'environnement étaient plus portés
a la dépression et aux désordres
psychologiques que les autres qui le faisaient
.Cependant le risque est que cette violence ne
devienne incontrolable un jour , car contrairement
aux jeunes issus de l'immigration maghrébine
il n'y a pas d'idéologie religieuse capable
de fédérer des jeunes d'origine
africaine et la le parrallèle avec les
jeunes Africains-Américains des ghettos
va se vérifier.
Les adolescents africains sont
des victimes de la psychologie du préjudice
se traduisant par des contrôles au faciès
, des rejets fréquents pour l'accès
a des stages comme l'a montrée une étude
de l'inspection générale des affaires
sociales( 1992) . L'autre aspect de la psychologie
du préjudice plus subtil consiste à
croire qu'on peut résoudre les problèmes
de ces jeunes en les orientant vers des activités
sportives. On utilise la un argument qui n'est
pas innocent : la force physique du nègre
.L'ennui c'est que bon nombre de ces jeunes deviennent
convaincus de cela et n'hésitent pas a
recourir a leur force physique pour résoudre
des problèmes d'ordre relationnel.
En Conclusion
:
Les familles africaines ne collaborent
bien qu'à partir du moment où elles
ont établi, un lien de parenté ;
ceci interroge alors la pratique professionelle
basé sur le contre transfert , la neutralté
affective et la distance avec le sujet . Les initiatives
comme celles des grands frères ( jeunes
issus de l'immigration s'occupant d'autres jeunes
dans les banlieues ) doivent leur réussite
entre autres à la connotation affective
de leur appellation, car comme le dit Marguerat
(1993) "les questions de vocabulaire sont
essentielles car elles commandent tout le comportement
. Changer de mot , cela veut dire aussi changer
de regard , ouvrir une porte permettre un retour".
Le travail avec les adolescents africains devrait
aussi s'orienter vers des thérapies cognitives
, du type qui es- tu ? d'où viens-tu ?
. Un adolescent africain de la Seine et Marne
était d'une extrême violence . Après
un séjour en Afrique, on a constaté
un changement de comportement avec une diminution
sensible de l'agression . Interrogé sur
ses impressions du voyage, l'adolescent a déclaré
"je n'avais jamais vu autant de noirs de
ma vie "ce jeune a décidé par
la suite d'entreprendre une formation professionnelle
pour aller travailler en Afrique un jour .La gestion
des origines et de l'identité raciale est
donc incontournable dans le type d'aide qu'on
peut apporter à un adolescent faisant partie
d'une minorité, l'occulter au nom d'une
intention universaliste est une forme de violence
à laquelle les adolescents répondront
plus tard par une autre violence .
Cependant le piège consistera à
interpréter toute difficulté des
adolescents en termes culturels, Ortigues (1993
) précise à ce sujet "la connaissance
de certains traits collectifs typiques nous apporte
un début de compréhension en même
temps qu'elle fait écran au drame personnel.
S'en tenir aux explications de la psychologie
par les normes culturelles revient à prendre
le parti des instances refoulantes , des pressions
sociales, sous lesquelles justement se cache ou
se voile d'indifférence , l'abime intérieur
. Ce sont habituellement de faibles indices ,
presqu'imperceptibles, qui dessinent au dehors
les contours de ce qui se cherche au fond de la
souffrance et de la répétition .
LA STRUCTURE MENTALE DE
L'ADOLESCENT AFRICAIN IMMIGRE
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AMERIQUE NOIRE
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