" Si tu fais encore des
bêtises, je vais te battre. En France, on
ne bat pas les enfants. "
Cet échange entre un père
africain et son enfant de 6 ans, cité par
Ferdinand Ezembe, psychosociologue et directeur
d'Afrique conseil (1), illustre ce qu'il appelle
le " syndrome du numéro vert ".
C'est-à-dire, au-delà de la seule
transmission aux enfants d'un numéro de
télé-
phone destiné à recueillir leurs
plaintes, le risque, au nom des droits de l'Enfant,
de fragiliser davantage l'identité culturelle
des enfants africains et ce qu'il reste d'autorité
à leurs parents, confrontés à
des valeurs qui leur sont encore étrangères.
Pour les travailleurs sociaux présents
aux journées organisées par l'association,
il s'agissait de comprendre l'origine des difficultés
rencontrées dans leurs pratiques professionnelles
vis-à-vis des enfants africains. Les discussions
souvent passionnées qui ont ponctué
ces deux journées témoignent de
la difficulté - même pour des professionnels
- de rester neutre face à des pratiques
éducatives - châtiments corporels
des enfants, mariage forcé des filles,
excision - parfois jugées scandaleuses.
Des débats d'autant plus vifs qu'il ne
s'agissait pas seulement pour les participants
de parler " des " Africains, mais aussi
et surtout de parler avec des Africains, les formateurs
de l'association étant tous d'origine africaine.
Reconnaître le père
Pour Ferdinand Ezembe, une des sources les plus
fréquentes du malentendu auquel se heurtent
travailleurs sociaux et familles africaines tient
au fait que, contrairement aux sociétés
occidentales, les cultures africaines reconnaissent
difficilement une personnalité à
l'enfant. " II est par exemple difficile
pour un père africain d'assister à
une confrontation avec son enfant devant un juge
des enfants. " Leitmotiv du psychologue,
la reconnaissance du père comme chef de
famille est incontournable pour qui veut intervenir
de manière efficace dans une famille africaine.
" Faute de quoi, insiste le directeur d'Afrique
conseil, on risque de fragiliser celui qu'on entend
protéger, c'est-à-dire l'enfant.
"
S'agit-il alors de revendiquer un droit d'exception
pour les parents africains ?
Et comment faire quand on est une femme, interroge
une assistante sociale, et
que l'on se heurte de ce fait à un refus
de la part du père de nous considérer
comme légitime ? " C'est alors qu'il
faut solliciter des conseils, pour tenter de comprendre
ce qui s'oppose à l'intervention, répond
l'un des intervenants. Quand les outils classiques
ne conviennent pas, ajoute-t-il, il faut changer
d'outils. " Parmi ceux-ci, les pratiques
de médiation - femmes relais, médiateurs
interculturels, grands frères, conseils
de famille, etc. - qui sont apparues ces dernières
années doivent être encouragées.
" En Afrique, l'éducation des enfants
n'incombe pas à ses seuls parents biologiques,
tout adulte de la communauté et de la génération
des parents s'en sent égale- ment responsable.
Ainsi, contrairement à la situation en
France, un enfant dans la rue en Afrique n'est
pas automatiquement un enfant en danger ",
explique Ferdinand Ezembe. De la même manière,
si les punitions corporelles et les insultes font
partie de l'éducation des enfants africains,
si elles sont légitimées par la
société tout entière, elles
sont néanmoins contrôlées
par un certain nombre d'interdits : on ne gifle
pas un enfant, il est interdit de
toucher son sexe, on ne frappe pas un enfant devant
des étrangers, et l'enfant
a la possibilité de se réfugier
auprès d'un autre adulte, qui peut alors
servir
de médiateur.
Prendre en compte la dynamique des sociétés
africaines.
Mais en situation d'immigration et dans des conditions
d'habitat souvent
inappropriées, la communauté familiale
de l'enfant se réduit et les possibilités
de médiation se limitent trop souvent à
cela aux numéros verts. o< Dans l'incapacité
d'opposer à leurs enfants un argument logique,
analyse le psychologue, les parents se replient
souvent dans une position violente, car c'est
à l'échec de leur mission éducative
en tant que transmission du avoir-être qu'ils
assistent à l'intérieur de leur
maison, seul espace de reconnaissance qu'il leur
reste. Et du côté de l'enfant, ajoute-t-il,
on observe alors un raidisse-ment et surtout une
dévalorisation de la culture d'origine,
exclusivement perçue sous son aspect violent.
"
Devant ces difficultés, il arrive de plus
en plus souvent que les parents choisissent de
renvoyer leurs enfants en Afrique, dans l'espoir
qu'ils trouvent là-bas les repères
nécessaires à leur identification.
Quant au placement, il apparaît souvent
incompréhensible aux parents, qui n'admettent
pas que leur enfant délinquant soit placé
dans un lieu où " il reçoit
tout ce qu'il veut ".
Pour André Joly, éducateur spécialisé
et responsable d'un lieu de vie qui accueille
des adolescents africains, il arrive très
souvent que les parents rompent tout lien avec
leurs enfants dès lors qu'ils sont placés.
" Pour pallier cette rupture, déjà
consommée quand les adolescents nous arrivent,
nous sommes en contact étroit avec la communauté
africaine voisine, dont certaines familles accueillent
régulièrement les jeunes africains
qui nous sont confiés. Cela permet de les
relier avec leur famille absente, en leur permettant
de retrouver le mode de vie qu'ils ont connu et
plus encore en leur signifiant qu'ils ne sont
pas abandonnés. "
Les limites de l'approche ethnopsychiatrique
Mais attention à ne pas se référer
systématiquement aux traditions, prévient-on
à Afrique conseil, qui conteste les positions
de l'ethnopsychiatrie dont l'approche ne convient
pas à tous les migrants africains."
Le risque des références systématiques
à l'Afrique traditionnelle est de ne pas
prendre en compte la dynamique des sociétés,
voire des cultures africaines. "Risque qui
peut concerner les intervenants sociaux mais aussi
les parents, qui, soucieux de transmettre les
valeurs traditionnelles, se réfèrent
parfois à des principes éducatifs
devenus obsolètes dans leur propre pays.
"s'agit surtout défaire prendre conscience
aux intervenants et aux parents que ce qui est
implicite pour les uns ne l'est pas toujours pour
les autres. Une médiation réussie,
conclut-il, doit donc être la traduction
des implicites des uns en explicites pour les
autres. "
Philippe Jouary
FERDINAND
EZEMBE : DES ESPACES DE PAROLE POUR LES PARENTS
AFRICAINS
ASH : Doit-on parler d'une spécificité
de l'enfant africain ?
F.E. : Lors d'une formation organisé pour
du personnel travaillant auprès de
jeunes enfants, des participants étaient
choqués par l'expression " psychologie
de l'enfant africain ". Au regard de la loi,
en effet, l'enfant africain n'existe pas. Mais
je considère, pour ma part, qu'on ne peut
pas travailler avec des enfants africains comme
s'ils avaient la même structure familiale
que les enfants européens, pour lesquels
la psychologie a été élaborée
.Avant de les unir, il faut d'abord les différencier.
l'absence de connaissances minimales sur l'organisation
de la famille africaine, fur la place qu'y tiennent
les enfants, risque d'entraîner des appréciations
erronées de la part des intervenants...
et des interventions inadéquates.
ASH: Par exemple ?
F.E. : II se trouve que les professions sociales
sont fortement féminisées En lace
de ces femmes " modernes "se trouvent
des hommes africains souvent musulmans, parfois
polygames, qui peuvent être perçus
comme le dernier bastion du conservatisme et du
machisme. Dès lors, les dés sont
pipés car l'intervention sociale risque
d'être ressentie comme un combat contre
l'homme. E'intégration passe par les femmes,
dit-on souvent. Mais si l'image du père
est dévalorisée par omission parce
qu'on ne lui parle pas, préférant
passer par les femmes ou les enfants cela donne
des garçons sans identification positive
et, de toutes façons, toutes les recommandations
des intervenants resteront sans effet. Dam la
familles africaines, le père n'est pas
habitué à considérer son
enfant comme partenaire, et il perçoit
sa revendication ou celle des intervenants comme
illégitime, ce qui produit l'effet inverse
: on fragilise l'enfant en déclenchant
la violence du père. Il est urgent de reconnaître
le père dans sa place de chef de famille
et dans son rôle de père.
ASH : La difficulté que peuvent rencontrer
les intervenants dans des
familles africaines ne tient-elle pas justement
à ce que l'éducation de
l'enfant africain se passe sur un mode plutôt
répressif ?
F.E. Je suis le premier à le dénoncer
Mais on ne peut pas demander à un père
africain d'arrêter de battre son enfants
ans lui dire ce qu'il va faire à la place.
" On nous accuse de battre nos enfants disent-ils
souvent, puis quand ceux-ci
deviennent délinquants, on nous accuse
de ne rien faire ! " On peut par exemple
dire aux parents africains qu'en France, on donne
des fessées. Je crois surtout qu'il faut
leur expliquer les conséquences de la violence
sur l'appauvrissement de la personnalité
de l'enfant. C'est pour cette raison qu'il faut
des espaces de parole ou ceux-ci peuvent échanger
avec des professionnels des structures socio-éducatives
sur les difficultés qu'ils rencontrent
avec leurs enfants. Il s'agit ainsi de leur permettre
de retrouver la repères valorisants dans
leur culture d'origine et de mieux comprendre
le projet socio-éducatif de la société
française.
ASH : N'y a-t-il pas un danger
a tout expliquer par la culture ?
F.E. : En tant que psychologues et Africains,
nous avons pris conscience de la nécessité
d'expliquer la culture africaine aux intervenants
sociaux de manière non passionnelle, à
partir de notre propre point de vue d'Africains
et de psychologues. Lorsque j'étais étudiant,
j'ai été frappé par l'absence
d'écrits sur la psychologie africaine par
des Africains .Alors nous nous considérons
un peu comme une O.N ;G africaine intervenant
en France ou encore un centre culturel, comme
il en existe à Bamako par exemple, qui
explique et promeut la culture française.
Nous essayons de donner une explication lapins
rationnelle possible du comportement des Africains,
sans tomber systématiquement dans la dimension
magique ou exotique, qui est souvent revendiquée
par ceux qui viennent nous solliciter. Il arrive
d'ailleurs que ceux-ci soient déçus
parce qu'ils aimeraient qu'on leur parle du "
mystère "', de l'aspect exotique de
la culture africaine. Or, lors de nos séminaires,
nous n'évoquons pas spécialement
les rites d'initiation, la magie, les sorciers.
Nous voulons seulement expliquer la culture africaine
de manière à ce que les gens repartent
avec un minimum de compréhension qui leur
permette de se débrouiller pour mieux interpréter,
analyser les comportements des Africains qu'ils
peuvent rencontrer dans leurs pratiques professionnelles.
Il s'agit de les aider à développer
leurs capacités à gérer les
relations interculturelles.
Propos recueillis par PJ.