Comment se fait-il que l'Afrique
noire qui compte les pays les plus pauvres du
monde ne connaissent qu'un phénomène
limité d'abandon des enfants ? par ailleurs
si les enfants sont tellement valorisés
dans ce continent , quel est le sort réservé
à ceux qui ne sont pas désirés
? Pour parler des phénomènes de
don et d'abandon en Afrique nous nous situerons
dans le cadre plus large des concepts de la solidarité
, de la famille élargie et de la primauté
de la parole sur l'écrit .
Selon Amadou Hampaté BA
(1991), Il n'y a pas une Afrique , il n'y a pas
un homme africain , il n'y a pas une tradition
africaine valable pour toutes les régions
et toutes les ethnies . Malgré cette diversité
, il existe quand même des traits généraux
de la culture africaine que le poète sénégalais
Léopold Sédar Senghor qualifia autrefois
sous le terme de négritude qu'on peut définir
comme l'ensemble des valeurs de civilisation communes
aux négro-africains .
Dans le contexte africain "
la communauté pour un individu commence
par son origine ethnique et son rang familial.
Elle se matérialise par un réseau
de relations verticales et horizontales que tout
individu doit assumer " Mahieu (1993) . La
conséquence de cet état de fait
est que la communauté est solidaire de
ce qui arrive à l'individu , et l'individu
est solidaire de tout ce qui arrive à la
communauté . Il y a comme l'explique Cheik
Anta Diop (1960) " une invasion réciproque
des consciences , des libertés individuelles
. Autrement dit on se sent des droits matériels
et moraux sur la personnalité d'autrui
et réciproquement " . La solidarité
africaine n'est pas seulement matérielle
, elle se traduire aussi en investissement temporel
, présence auprès des siens pendant
les fêtes ou les funérailles . L'absence
à ces cérémonies sera compensée
par une somme d'argent envoyé à
la famille concernée. Comment expliquer
cet altruisme ? Jacqueline Rabain ( 1994 ) "
pense que ce réflexe naît dans l'éducation
de l'enfant ou on lui demande continuellement
de partager ce qu'il a avec les autres . Pour
Edmond et Marie Cécile Ortigues (1984)
la solidarité africaine est un moyen de
compenser la rivalité entre frères
, l'idéal conscient étant fondamentalement
d'être avec les autres , comme les autres
"s'accompagner avec, être toujours
ensemble , partager tout ... Les manifestations
d'agressivité sont ainsi évitées
"
Cependant la réalité
n'est pas aussi idyllique , Claudine Vidal (1994
) parle d'un mythe à revisitée ,
en partant des études faites par des chercheurs
africains sur les échanges entre citadins
et villageois, elle montre que cet altruisme répond
à des règles de réciprocité
systématique " l'effet de solidarité
ne se produirait qu'a l'avantage de ceux qui ont
eux aussi les moyens de se montrer solidaires
, ".Bidima (1997) note aussi qu'on trouve
des sociétés africaines extrêmement
individualistes comme les kigas du Rwanda et du
Sud de l'Ouganda . La solidarité chez eux
n'est pas automatique, elle est médiatisée
par les rapports de parenté, les obligations
des pactes matrimoniaux , le rang occupé
dans l'échelle sociale .
Définir la famille africaine
est un exercice très difficile , comme
le dit Thérèse Locoh (1995 ,a) il
y a une multiplicité d'approches possibles
, Qui plus est , le terme est chargé de
connotations affectives et éthiques . Il
renvoie inévitablement à l'expérience
personnelle de chaque observateur , à ses
conceptions morales voire à ses stéréotypes
concernant les familles des autres sociétés
. Par le jeu des multiples alliances symboliques
et biologiques personne ne peut dire ou commence
et termine une famille africaine. Nadel cité
par Jacques Barou (1991) parlant des Nupé
du Nigeria dit "il y a dans chaque famille
un certain nombre de parents que l'ont connaît
comme dengi (parent) sans que personne puisse
dire exactement le degré ou la nature de
la relation" . Chez les Ashanti et les Akans
de l'Afrique de l'ouest " les morts , les
vivants ,ceux qui vont naître dans la tribu
font tous partie de la famille " , Noble
(1991). Les démographes ont tenté
une approche descriptive en distinguant la famille
biologique (proche du modèle nucléaire
qui est le lieu de la reproduction), les unités
domestiques (qui prennent en compte des personnes
ayant des arrangements résidentiels communs
entre membre d'une même famille) et les
institutions familiales ( qui régissent
les rôles familiaux et les normes culturelles)
.
Pour comprendre la famille africaine il vaut mieux
se référer à la notion de
parenté élargie qui met l'accent
sur des caractéristiques communes partagées
par des individus qui peuvent être celle
d'appartenir au même lignage ou à
la même génération . Ainsi
les Wolofs du Sénégal le mot parent
est désigné par Mbokk , terme qui
vient de Bokk "partager en commun , avoir
en commun " (Bara Diop 1985 ). C'est la notion
de génération qui structure les
différentes formes de la parenté
.On appellera ainsi papa toutes les personnes
qui ont l'âge du père , maman toute
celles qui ont l'âge de la mère ,
et frère ou soeur ceux qui sont de la même
génération .
Si le vocabulaire sur la famille
africaine est assez pauvre celui concernant la
parenté est par contre assez riche .C'est
une parenté qui n'est pas biologique mais
sociale , on est parent parce qu'on partage le
même espace social , c'est ce qu'on appelle
une parenté de fréquentation (Barou,
opt cité ), on peut l'observe par l'usage
fréquent du mot frère , soeur etc..
entre personne qui n'ont souvent aucun lien biologique
de parenté .Un africain fréquentant
un marché en Afrique , ou le métro
parisien peut se faire souvent interpellé
en terme de frère , même quand il
ne connaît pas son interlocuteur, la fréquentation
du même espace social qu'est la France crée
un lien de parenté , Au sein de la communauté
noire aux Etats-Unis les termes de Brothers et
Sisters révèlent la persistance
de cette forme de parenté sociale .
Entre le desir d'enfant et les
mythologies .
Plusieurs raisons expliquent la forte natalité
observée dans les sociétés
africaines . Sur le plan historique
l'Afrique noire a vu une ponction importante de
sa population masculine disparaître depuis
la traite des esclaves, aux travaux forcés
pendant la colonisation , et aux guerres successives
. Le fait de faire des enfants correspond donc
à un reflex de survie chez les africains,
une réponse inconsciente à la peur
de voir leur descendance disparaître .
Le second aspect est lié à l'économie
, dans l'Afrique noire traditionnelle peu mécanisée,
l'enfant était une main d'oeuvre facile
avec un coût d'éducation très
faible grâce à la parenté
élargie ou les parents biologiques n'étaient
pas obligatoirement ceux qui seront chargés
d'éduquer et de nourrir l'enfant . (on
retrouve les mêmes raisons dans l'Europe
du XIX ème siècle voir les travaux
de Marie France Morel 1997 )
Sur le plan anthropologique les grandes familles
étaient glorifiées , l'enfant étant
considéré comme une richesse avoir
beaucoup d'enfants correspondait avoir une prospérité
économique . Et aussi l'assurance de d'assurer
un lien entre les morts et les vivants en laissant
ses traces sur terre .
Sur le plan matrimonial les enfants étaient
et demeurent un objet de négociation et
de pérennisation pour les femmes mariées
qui ne devaient leur considération dans
la société que par le nombre d'enfant
qu'elles avaient . Enfin les mauvaises conditions
sanitaires et les épidémies entraînant
une forte mortalité infantile étaient
favorable à une forte natalité .
Cependant dans les sociétés traditionnelles,
il existait une abstinence post partum qui permettait
aux femmes d'espacer les naissances , par ailleurs
, elles utilisaient aussi des plantes qui avaient
des vertus contraceptives , Ombolo (1990), Erny
(1988 ) .
D'ou viennent les enfants ?
IL existe dans certaines sociétés
africaines une conception cyclique de la vie.
Les enfants viennent du monde des ancêtres
, restent un temps chez les vivants et à
la mort rejoignent le monde des ancêtres.
Les Betis du sud Cameroun pensaient que le nouveau-né
était un ancêtre véritablement
réincarné , venu parer à
un danger qui menace la famille , voir ce qui
se passe parmi les descendants ou encore renaître
parent tout simplement ( Mbala Owono ,1982). L'enfant
qui vient de naître n'entre dans la communauté
qu'à partir du moment où on lui
attribue un nom .Ce dernier peut être celui
d'un ancêtre dont les hauts faits dans la
tribu sont reconnus, celui d'un oncle ou d'un
ami qu'on appréciait beaucoup . L'enfant
qui va porter ce nom est donc censé reproduire
l'identité de son homonyme . L'idée
à retenir dans ce processus c'est que ce
sont les enfants qui choisissent la famille dans
laquelle ils veulent naître .
Dans la société traditionnelle la
stérilité était mal vécue
pour l'homme ou pour la femme .Odile Journet (
1991) note Chez les Joola du Sénégal,
que l'impuissance ou la stérilité
de l'homme pouvait être compensés
par le lévirat du vivant du mari , ou le
prêt de l'épouse à un ami
ou un frère qui pourrait l'aider à
procréer . Pierre Erny ( 1988 ) note la
même pratique chez les Balalis du Congo
. Les femmes stériles pouvaient recevoir
des enfants des autres membres de la famille ,
ou subir de rites censé favorisé
leur fécondité .
A qui appartient l'enfant ?
Dès sa conception l'enfant appartient à
la communauté, c'est ce qui explique tous
les interdits observés par l'entourage
de la femme enceinte et son mari . La femme n'est
pas la seule à attendre un enfant "
son ventre n'étant qu'un réceptacle,
devient celui de toute la communauté "Ewombé
Moundo (1991). Les techniques de maternage et
les modifications corporelles à visée
esthétique telles que l'allongement du
crâne du bébé , les tatouages
sur son visage ont pour objet de marquer son appartenance
à sa communauté. Dans ce contexte
les parents biologiques n'ont pas de droit exclusif
sur leurs enfants. Les membres de la famille sont
autorisés de donner un point de vue sur
la conduite et l'avenir des enfants , l'enfant
n'appartient pas à sa famille mais à
son lignage .
La culture africaine est caractérisée
par l'oralité. La parole est agissante
, elle se fabrique aussi comme un objet , elle
est un acte social, la parole donnée est
un signe de respect et d' honorabilité
, Mbaïsso (1993 ) , c'est la base de toute
les relations sociales .Deux types de juridictions
cohabitent en Afrique concernant l'organisation
des familles .Une première inspirée
des législations des anciens pays colonisateurs
( France ; Belgique , Angleterre ) et une seconde
dont l'usage est le plus répandu , inspirée
des usages et des normes traditionnelles , c'est
le droit coutumier , il est transmis et exercé
de façon orale , son application est assuré
par un chef de village assisté d'un conseil
de famille composé de personnes âgés
dont l'intégrité est reconnu de
tous . Le droit coutumier reconnaît trois
modèles de famille . Le modèle patrilinéaire
: ici la femme et les enfants appartiennent au
mari , si ce dernier meurt , ses enfants reviennent
de plein droit à son clan , ce modèle
est le plus répandu en Afrique . Ensuite
il y a les familles à orientation matrilinéaire
, les enfants appartiennent non à la femme,
mais à sa famille , la tutelle parentale
étant exercé par un frère
utérin de la femme, souvent son grand frère.
L'homme joue ici un simple rôle de reproducteur.
En cas de décès de sa femme , il
ne peut revendiquer la garde des enfants , Konki
, (1973) . On retrouve ce modèle dans des
ethnies de quelques pays africains comme le Bénin,
la Côte d'Ivoire, et chez les Bakongo (ethnie
du Zaïre et du Congo ) . Enfin il y a les
familles de type bilinéaire où les
droits entre époux sont à peu près
les mêmes , les enfants appartiennent au
couple .
Les enfants nés de la
relation d'une fille qui n'est pas encore promise
à un mari appartiennent d'office aux parents
de celle-ci . Aussi il est de coutume dans certaines
ethnies que l'enfant ne reviennent à son
père biologique, que si ce dernier s'est
acquitté entièrement ou partiellement
de la compensation matrimoniale redevable à
sa belle famille . Lorsque ce n'est pas le cas,
cette dernière retient ou reprend les enfants
du couple jusqu'à ce que ce préjudice
soit réparé . Ces règles
d'appartenance demeurent valables mêmes
en cas de séparation du couple . Cependant
, le droit coutumier veille toujours a donner
la garde des enfants à la personne qui
est le mieux placé pour en assurer l'entretien
et l'éducation .
Circulation des enfants : de
l'Adoption au Don
Le fait de confier l'éducation des enfants
à des tiers est une vielle tradition en
Afrique . L'objectif de cette pratique était
de rendre l'enfant autonome , à connaître
la vie du clan et de comprendre que le groupe
familial ne comprend pas seulement le père
et la mère mais qu'il s'étend à
d'autres personnes. L'enfant africain n'est donc
pas l'objet exclusif de l'amour de sa mère,
ce qui ne veut pour autant pas dire qu'il s'agissent
de mères indifférentes selon l'expression
d'Edmond et Marie Cécile Ortigues (1993
) .
-On donne son enfant parce que le caractère
de la personne plaît aux parents , pour
faire honneur, par affinité , par homonymie,
en reconnaissance ou en remerciement , etc Chez
les Soninkés du Mali, les migrants laissent
souvent aux grands- parents en gage de retour,
l'un de leur enfant , il s'agit souvent de l'aîné.
Au Niger on retrouve une pratique similaire il
est d'usage que la jeune fille de donner un enfant
à sa famille avant de se marier , Danièle
Poitou ,(1978) . Enfin chez les Agni Bona de Cote
d'Ivoire les jeunes filles sont obligées
de laisser leur fils aîné à
leurs parents sous forme de tribut à payer
pour les avoir quitté , et s'être
attachée à un autre homme elles
acquièrent ainsi leur liberté ,
Eschliman ,(1985) .
- On donne un enfant pour aider une personne âgée
à faire des travaux ménagers, à
une femme qui n'a pas pu avoir d'enfant , à
une femme qui a perdu son enfant en cours de grossesse
etc.. Il peut aussi s'agir dans certains cas de
soulager un membre de la famille qui ne peut plus
s'occuper tout seul des enfants, d'héberger
un enfant pendant sa période d'apprentissage
scolaire ou professionnelle. Thérèse
Locoh (1995, a) estime à 25% la proportion
d'enfants de 10 à 14 ans grandissant et
éduqués hors de leur famille nucléaire
dans une ville comme Lomé au Togo . Usiugho
Abanihé (1985 ) donne encore des chiffres
plus impressionnants , ainsi au Liberia 40 % de
femmes auraient un de leur enfant élevé
hors de chez elles , au Nigeria 37 % d'hommes,
et 33 % de femmes hébergent chez eux des
enfants qui ne sont pas leur rejeton biologique
.
- On prend un enfant s'il est
orphelin de père ou de mère, si
sa mère est dans l'incapacité physique,
matérielle ou psychologique ( maltraitance
, rejet ou négligence d'enfant) de s'en
occuper, c'est ce que Didier Laon (1993 ) appelle
L'adoption culturellement prescrite .
- On peut prendre un enfant parce qu'on a été
soi même adopté , c'est ce que Suzanne
Lallemand (1993 ) apelle échange différé
"l'individu qui a été lui même
confié, se rembourse en prenant un enfant
aux tuteurs ou à ses descendants".
- Enfin on peut prendre un enfant afin de renforcer,
voir d'élargir le réseau relationnel
de la famille en accueillant un nouveau membre.
Dans tous les cas l'adoption est facilitée
par le fait que l'enfant est considéré
comme un investissement , c'est aussi en fonction
des futures retombées économiques
qu'on attend de l'enfant qu'on s'occupera de lui
. Selon un proverbe Malien l'enfant est le bâton
de la vieillesse . L'enfant qui a été
confié et hébergé sera redevable
toute la vie à ses parents adoptifs
Parlant de l'adoption en Afrique,
Suzanne Lallemand (opt cité ) préfère
utiliser le terme "Fosterage" car ce
dernier " n'implique pas de changement d'identité,
ni même de lieu géographique de l'enfant
, Il s'agit tout simplement de délégation
temporelle de droits des ascendants au profit
d'autres représentants ". Ce qui caractérise
ces formes d'adoption c'est qu'à on ne
confie pas l'enfant à un inconnu , c'est
une adoption socialement contrôlée
. Les parents biologiques gardent leurs droits
sur l'enfant confié . Cependant ces droits
varient en intensité, selon la distance
géographique qui sépare l'enfant
de sa famille biologique , et aussi de la durée
du transfert . Il n'y a pas comme en occident
une substitution d'identité , les personnes
qui donnent un enfant n'ont pas honte de le faire,
et ceux qui le reçoive s'en trouve gratifié,
l'enfant étant considéré
comme une richesse .
Sur le plan psychologique, à cause de la
densité de relations affectives au sein
de la famille élargie , Il y a très
peu de traumatismes lié au transfert d'enfant
. Il arrive même souvent qu'il soit mieux
traité dans sa nouvelle famille , c'est
à ce titre que certains enfants suscitent
eux même un transfert chez un membre de
la famille qu'ils aiment . IL faudrait cependant
nuancer ces propos , le transfert d'enfant peut
aussi être mal vécu quand il n'est
pas fait avec l'accord de l'enfant ou de l'un
des parents . A ce propos Jacqueline Rabain (1994)
rapporte deux cas de figures intéressants
, celui d'une mère de famille sénégalaise
racontant la séparation avec son fils qui
déclarait " mon enfant avait l'âge
de Mbaye (3ans) quand on l'a emporté ,
j'ai pleuré jusqu'à être fatigué
". Le second concerne une fillette de quatre
ans et demi qui avait été confié
à sa tante et qui pleurait pour revenir
chez elle . Manga Békombo (1966 ) constate
aussi que, c'est avec trop de facilité
que tel enfant est confié à un parent.
L'enfant qui quitte ainsi son propre foyer ne
fait souvent qu'augmenter le nombre des personnes
en charge du parent qui le reçoit ; il
en résulte pour cet enfant moins de soins
matériels et moraux , qu'il n'hésitera
pas a aller chercher dans l'anonymat de la rue
. Enfin Tsala Tsala (1989 ) fait mention des troubles
de comportements chez un jeune garçon camerounais
qui n'avait pas cessé d'être confié
de parents en parents sans jamais vivre en un
lieu stable " Moussa n'appartient plus a
une société beti traditionnelle
, Son univers familial est partagé entre
un village sans structure et sans organisation
sociale véritable, et une ville ou il ne
parvient pas vraiment à connaître
la vie d'une famille dont les membres assument
des fonctions stables aux contours clairement
délimités .
Les transferts d'enfants ne surviennent
que quand l'enfant a atteint son autonomie , il
reste en contact avec ses parents biologiques
, mais ceux ci le pousse à appeler ses
parents adoptifs " papa ou maman" ,
à titre d'exemple quand les parents biologiques
demandent des nouvelles de leurs fils confié
à un membre de la famille, ils diront "comment
va ton fils ? " pour parler de leur propre
enfant , Suzanne Aho (1994) décrit ainsi
la cérémonie d'adoption d'un enfant
togolais " les parents acceptent de confier
le plus jeune et celui qu'ils aiment le plus ,
parce qu'ils n'ont pas les moyens de l'élever
, le benjamin aura donc la chance de partir en
ville , dans une famille bien ,ces parents ne
réclame rien en contre partie , s'agissant
d'une jeune fille souvent on les entend dire "
c'est le père qui est le seul a décider
de la vie de l'enfant , : je vous la donne , et
les conseils à la petite ...Toi soit correcte
et gare à toi , si tu ne te conduit pas
bien , on ne veut pas te revoir ici , à
partir de cet instant cette dame est ta mère
et ce monsieur , ton père ". Ainsi
selon un proverbe africain l'enfant n' appartient
pas à son géniteur mais à
celui qui l'a élevé. S'il arrive
que les parents adoptifs soient maltraitants avec
l'enfant confié , on organise une procédure
de retour chez ses parents , après une
tentative de médiation familiale.
Pour éviter des situations
incestueuses , On ne cache jamais à l'enfant
transféré ou confié l'identité
de ses géniteurs , par ailleurs même
si les liens de parenté n'existent pas
entre parents adoptifs et enfants confiés
, les relations sexuelles sont fortement prohibées
entre eux , et peuvent être assimilés
à un inceste Un cas particulier concerne
les Samos du Burkina Faso étudié
par Françoise Héritier (1981) .
Dans cette ethnie les enfants issus d'une première
union de leur mère et confié à
leur père social (second mari de leur maman)
ne connaissent effectivement pas leur géniteur
biologique , l'identité de ces derniers
ne leur est révélée que s'il
y a un risque de mariage avec l'un des fils ou
des filles de leur père biologique .
Les enfants confiées peuvent aussi prétendre
à l'héritage de leurs parents adoptifs
, mais ceci a plusieurs conditions : qu'il y ait
un lien de consanguinité entre le tuteur
et l'enfant confié, mais surtout qu'il
y ait eu une bonne insertion de l'enfant dans
sa famille adoptive , c'est à dire que
la générosité du tuteur correspondent
à la conduite , vis a vis de lui , de l'enfant
confié .... ce qui fonde le droit à
l'héritage semble le rapport contractuel
tuteur-adopté , et le bilan qui en est
fait lors de la disparition du premier ( Lallemand
, opt cité) . Par ailleurs une distinction
sera faite sur la nature des et l'importance des
objets à hériter , un enfant adoptif
héritera peut -être des terres à
cultiver mais pas des secrets médicinaux
, ou des fétiches relatifs à la
protection du clan etc...
Cependant les phénomènes de transferts
d'enfants et d'adoption connaissent de plus en
plus de formes perverties . En milieu urbain ,
ils peuvent se transformer en une exploitation
éhontée des enfants. C'est le cas
des" petites bonnes" en Afrique de l'Ouest
et particulièrement des vidomégnon
au Bénin , Herbert (1997) , Agossou , (1994)
. Ces jeunes filles d'origine rurale viennent
en ville aider un de leur parents à faire
des tâches ménagères, en échange
de l'hébergement et de la prise en charge
de leur scolarité. Malheureusement les
familles adoptives ne respectent pas ce contrat
.Ces jeunes filles sont dans certains cas, livrées
à la prostitution ou alors victimes d'abus
sexuels de la part des parents adoptifs. Le cas
des Talibés élèves des écoles
coranique est identique , ces jeunes sont confiés
au marabout ( Chef religieux) pour une initiation
au Coran , mais ils sont souvent transformés
en mendiants et sévèrement battus
s'ils ne rapportent rien à leur marabout
à la fin de la journée, pendant
laquelle ils demandent l'aumône aux passants
pour une étude approfondie du phénomène
voir Wane Mamadou (1994 ) .
En réponse à ces situations l'on
voit naître dans des grandes villes africaines
des orphelinats et des actions éducatives
en milieu ouvert pour s'occuper des enfants abandonnés
ou exploités par leurs parents .
Dans le contexte de l'immigration africaine en
France, la situation n'est guère réjouissante
et l'adoption tourne souvent au cauchemar pour
l'enfant et sa famille d'accueil . Plusieurs raisons
expliquent ces échecs .Souvent l'enfant
confié est tenu à l'écart
du projet migratoire, la décision de transfert
de l'enfant de l'Afrique vers la France est prise
sans le consentement de celui-ci, c'est une décision
entre adulte donc l'enfant subit les conséquences
.
Dans d'autres cas , c'est l'un des conjoints en
France ( souvent la femme) qui n'est pas tenu
informé de l'arrivé d'un enfant
dans le foyer, devant l'exiguïté du
logement ou une mésentente entre ce nouvel
arrivant et l'un de membres de la famille d'accueil,
l'enfant est poussé à l'extérieur
de la maison pour divers motifs , ce cas concerne
surtout les jeunes filles adoptées qui
sont souvent perçues comme des potentielles
rivales par leur mère adoptives..
Par ailleurs confrontés
à une déviance comportementale de
leurs enfants , certains parents immigrés
font recours aux châtiments corporels, leurs
enfants qui sont au courant des lois sur la protection
des mineurs font appel à celles ci et peuvent
obtenir gain de cause , les parents se sentent
démissionnés , ce qui aboutit à
une déparentalisation donc l'une des conséquences
peut-être le reniement / abandon définitif
de l'enfant par ses parents. C'est ainsi que convoqué
par un juge pour entendre les délits que
son fils avait commis, un parent africain déclara
tout simplement "j'avais voulu le renvoyer
au Sénégal vous avez refusé
, maintenant je ne m'en occupe plus , c'est votre
enfant faites en ce que vous voulez ".
De l'Abandon à l'Infanticide
Les sociétés traditionnelles africaines,
n'ont toujours pas été un paradis
pour les enfants . Les contes africains regorgent
d'histoires d'orphelins maltraités par
leurs marâtres , N'da (1984) . Coquery-Vidrovich
(1996) fait mention dans ces sociétés
d'enfants qui étaient donnés en
offrande ou en gage à des familles créditrices
, ces enfants étaient récupérés
quand la dette était éteinte , l'enfant
ainsi prêté avait un sort peu enviable,
il pouvait circuler d'une famille à une
autre, les jeunes filles étaient les principales
victimes , sans doute parce qu'elles étaient
moins considérées dans leur famille
et d'avantage prisée dans leur famille
d'accueil .
Les croyances magico-religieuses
sont aussi à l'origine de nombreux abandons
d'enfants . Dans les sociétés traditionnelles
du Sud - Cameroun , les nouveaux nés affligés
d'une pathologie organique importante étaient
voués à la mort, et parmi eux des
enfants autistes Lolo (1991). Chez les Ibos du
Nigeria les jumeaux étaient laissés
en brousse Chinua Achebe,(1967), de même
chez les M'bali d'Angola la naissance de jumeaux
étaient considérés comme
une calamité pour tout le pays c'est pour
cela qu'on les tuait , Erny ,(1988) . Agossou,
Kpadonou-Fiossi , Siranian , Ahyi (1994) note
l'existence au Bénin des Toxosu infanticide
des nouveaux nés polymalformés ,
selon le rituel ceux -ci sont renvoyés
au fleuve ou à la rivière , et reconnus
rois des eaux . De même des nouveau-nés
issus d'un accouchement qui a causé la
mort de leur mère était aussi mis
à mort . Il s'agirait selon les auteurs
d'une forme d'eugénisme social , qui aurait
une explication sur le plan psychologique et fonctionnel
" la mère qui a produit un mauvais
objet en la personne d'un enfant mal formé
est disculpé lorsque cet objet est sacré
roi des eaux,..par ailleurs l'assassinat du nouveau
né porte malheur vient rétablir
l'équilibre perturbé par la mort
de la mère ...les rituels exécutés
dans une ambiance de sacralisation viennent apaiser
l'angoisse , atténuer la culpabilité
et la dépression des uns et des autres
".
De nos jours certains enfants sont encore victimes
de lourdes négligences affectives voire
d'abandon symbolique de la part de leur mère,
s'ils sont soupçonnés d'être
des revenants c'est à dire: ceux qui naissent
pour mourir (Lolo, opt cité) les anthropologues
qualifient ce phénomène d'auto-eugenisme
qui est la croyance que l'enfant est l'acteur
de ses choix et donc de sa propre mort , Bonnet
(1997) .
Frédéric Fristcher ( 1997) note
dans certaines régions du Zaïre (
Kasaï , Bandudu, Equateur , Shaba) l'existence
d'enfants sorciers , accusés par leurs
parents de tous les maux qui accablent la famille
, ces enfants rejetés et abandonnés
, doivent alors quitter le quartier , leur ville
, voire leur région . La crainte de la
sorcellerie répandue en Afrique, fait que
les voisins ne peuvent pas intervenir pour éviter
le rejet de ces enfants . Il apparaît cependant
que l'explication de la sorcellerie ne soit qu'un
prétexte, confrontés à la
pauvreté et à la dilution de la
solidarité familiale en milieu urbain,
les parents évoquent la sorcellerie pour
se séparer des enfants .
Dans la seule ville de Kinshasa
, Fristcher (opt cité) a dénombré
environ trois mille enfants errants ainsi dans
les rues , et n'ayant plus aucun lien avec leur
famille. Parmi les causes de l'abandon de ces
enfants il y a ; le décès de l'un
ou des deux parents, le divorce de ceux ci , la
polygamie du père donc l'une des épouses
ne supportant plus ou pas la présence à
la maison des enfants de la co-épouse va
mettre ceux-ci à la rue ; la prostitution
de la mère ; le chômage du père
etc. Ces enfants abandonnés souvent appelés
"Moineaux ou Phaseurs" débordent
pourtant d'énergie créatrice , Dama
Kalala (1996) rapporte ainsi qu'ils sont à
l'origine de la création des nouvelles
danses et des nouvelles coiffures à Kinshasa
. Mais il ne faudrait pas s'imaginer que la rue
soit un paradis pour ces enfants. Au Sénégal
ces enfants abandonnés sont appelés
encombrements humains , au Zaïre certains
passants n'hésitent pas à écraser
leurs cigarettes sur le corps des enfants de la
rue endormis pour disent-ils : leur apprendre
a vivre .Ces enfants sont souvent chicottés
(battus ) par les policiers avec cruauté
comme un rituel pour exorciser leurs mauvais penchants
, Galy ,(1995 ).
Des expériences faites
pour réinsérer ces enfants dans
des familles d'accueil africaines n'ont pas toujours
été un succès ; outre les
réticences des familles à accueillir
ces enfants par peur qu'ils ne contaminent par
leurs mauvaises habitudes les autres enfants Kabena-
Basue (1987) , l'expérience faite par une
organisation non gouvernementale s'occupant des
enfants de la rue en Angola , Shom (1997) est
assez significative; habitués à
un mode de vie sans contrainte dans la rue , ces
enfants supportaient mal la discipline imposée
dans ces nouvelles familles . Les éducateurs
c'étaient aussi rendu compte que le fait
de placer ces enfants vivant souvent en groupe
, dans des familles constituaient pour eux un
second traumatisme du fait de la séparation
, enfin les familles étaient plus attirées
par les revenus tirés par l'accueil que
par l'encadrement affectif des enfants .
Mbaïsso Adoum (1993) a observé dans
un centre de Protection Maternelle Infantile de
la capitale du Cameroun , Yaoundé que les
femmes africaines subissent consciemment ou inconsciemment
le poids des contraintes économiques se
traduisant par une dégradation des relations
mère -enfant avec pour principales conséquences
: des modes d'allaitement se faisant de manière
conflictuelle, les modes de sevrage brutaux ,
les modes de garde d'enfant manquant de suivi
relationnel et surtout les abandons d'enfants
dans des poubelles publiques .
L'inadéquation de certaines traditions
africaines en milieu urbain et les conflits parents
/enfants qui s'en suivent sont la cause de la
forme la plus grave d'abandon d'enfants en Afrique,
il s'agit de l'infanticide . Dans une étude
au centre hospitalier de Dakar Fann , le Dr Mbassa
Menick (1995 ) a recensé 33 cas d'infanticides
, la plupart pratiqués par étranglement
du nouveau né. La majorité des femmes
ayant effectué ces crimes étaient
mariés avec des hommes ayant émigré,
elles étaient presque toutes illettrées
et avaient moins de quarante ans. Deux d'entre
elles seulement souffraient de maladies mentales.
Ces femmes ont tué par peur du rejet familial
et du rejet social. Pour le Dr Mbassa , ces infanticides
sont le fait d'une dégradation morale sur
fond de pression traditionaliste et religieuse,
où les grossesses non désirées
et l'enfant adultérin ne sont pas acceptées.
Suzanne Vertu -Diop (1987) , décrit l'environnement
psychologique menant à ces infanticides
en milieu sénégalais " la femme
est en effet noyé dans un carcan de rigidité
sociale et religieuse dans lequel elle s'enlise
, et qui creuse autour d'elle un fossé
de plus en plus profond ,l'enfermant ainsi dans
une situation désespérée
, c'est pourquoi au moment de son accouchement
elle agit sans aide et sans la présence
d'un tiers. Cette peur qui c'est installée
en elle depuis la découverte de son état
détruit l'équilibre des valeurs
; seule la mort du nouveau -né lui parait
alors moins grave que la désapprobation
sociale et le scandale " .
Pour étudier les phénomènes
d'abandon et d'adoption, l'approche "complémentariste"
( Devereux,1985) nous a semblé pertinente
, car elle intègre dans l'interprétation
d'un phénomène la dimension psychologique
, ethnologique et même économique
. Cependant cette approche si séduisante
soit -elle peut être limitée, si
elle ne prend pas en compte la dimension dynamique
des sociétés qui sont étudiées
, car ces dernières ne sont pas figées
. En Afrique et dans l'immigration en France ,
la représentation de la famille et des
enfants change. Mamadou Mboj et Serigne Mor (1993)
ont constaté chez les femmes Sénégalaises
de l'agglomération de Dakar que celles-ci
n'ont plus pour priorité la maternité
, les enfants étant devenus une charge
économique , ils ne représentent
plus pour ces femmes l'accomplissement de leur
personnalité . Cette observation concorde
avec celle de Locoh (1995 ,b) qui a observé
une baisse, voire un déclin de la natalité
, due à la scolarisation et à l'usage
plus fréquent des méthodes contraceptives
dans certains pays Africains . Enfin Mathilde
Cayeux (1997 ) dans ses entretiens avec les femmes
Beti du Sud Cameroun a constaté que grâce
à l'utilisation de la pilule contraceptive
, l'enfant n'était plus considéré
comme objet du " destin " ou de "
Dieu " mais plutôt comme objet du "
désir " de la femme, ce qui lui permet
de revendiquer plus de droit à ses parents
.
En conclusion Afrique si on abandonne
les enfants à cause des conditions économiques
déplorables , des croyances magico-religieuses
, ou de l'inadéquation des modes de vie
traditionnelle en milieu urbain , la grande leçon
qu'on peut retenir des Africains est qu'ils donnaient
les enfants à ceux qu'ils aimaient, et
ceux-ci les prenaient par amour des parents de
ces enfants , tout se faisant sur la base de la
parole donnée , qui est aussi objet de
lien social .
Ferdinand EZEMBE
Docteur en Psychologie
AFRIQUE CONSEIL
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