Plaidoyer pour une formation des professionnels de l’enfance en Afrique

Communication au Colloque du Fonds Houtman , Manifeste pour les enfants, vers un réseau international d’échanges et de bonnes pratiques . Bruxelles. Mars 2002 . Plaidoyer pour une formation des professionnels de l’enfance en Afrique

Cet article rend compte d’une expérience de formations de travailleurs sociaux professionnels de l’enfance en Afrique , par une association de psychologues africains exerçant en Europe.

Assistant au mois d’octobre 2000 à Paris à une réunion préparatoire sur l’analyse des besoins en formation des travailleurs sociaux au Mali, un participant avec toute sa bonne foi affirmait,  » Pour les pays pauvres la psychologie de l’enfant n’a pas de sens , ils n’en ont pas besoin  »

Cette déclaration est significative d’un état d’esprit sur la représentation de la situation des enfants en Afrique. La littérature anthropologique et les cercles africanistes nous avait habitué à un ensemble de stéréotypes. L’enfant en Afrique serait un bien précieux, désiré par tout le monde , il serait une fierté pour les mères qui trouvaient là un moyen de s’accomplir dans la société. Pour les hommes il serait un moyen de pérenniser leur existence sur terre etc. L’enfant africain n’appartient pas à ces parents disait-on mais à un lignage tout entier , enfin grâce à l’éducation diffuse de nombreux adultes se sentent responsables de l’éducation des enfants d’où le célèbre proverbe Il faut un village pour élever un enfant , ainsi un enfant africain dans la rue ne serait pas obligatoirement un enfant en danger .Ce discours , mérite aujourd’hui une nuance . l’Afrique rurale et urbaine est en pleine mutation, le statut de l’enfant ainsi que ces modes de prise en charge par les adultes dans la société sont à redéfinir .

Les enfants , un enjeu démographique
Afrique Conseil est une association de psychologues d’origine africaine , installés en France dont l’objectif est la formation et le conseil. Nous avions été sollicité pour participer à des programmes de formation de travailleurs sociaux au Cameroun et au Mali . Ces deux pays sont confrontés à une forte croissance urbaine avec une population majoritairement jeune . Il se pose alors les problèmes classiques de la sociologie urbaine , l’apparition des quartiers périphériques spontanés qui sont autant de bidonvilles , point d’arrivée de l’exode rural massif des jeunes ; la déstructuration des familles , la crise des valeurs et des solidarités intra et extra familiales , l ‘absence de structures d’encadrement des jeunes et des enfants , une acculturation massive des jeunes à travers la scolarisation et les médias occidentaux déversant un flot d’informations que les parents ne contrôlent pas toujours et que les jeunes n’assimile pas bien non plus .

Au Mali, Suite à des catastrophes naturelles (sécheresse ) et économiques (programmes d’ajustement structurels imposées par la banque mondiale) , la situation des enfants et des jeunes c’est dégradée . Les travailleurs sociaux notent entre autres problèmes: l’apparition des enfants en situation difficile ,  » ce sont autant de catégories d’enfants dépouillés de joie de l’enfance et dont les droits inaliénables et les besoins fondamentaux sont bafoués « . La mendicité est devenue l’un des problèmes cruciaux de la ville . Parmi les mendiants on retrouve les Talibés (élèves des écoles coraniques) utilisés au nom des valeurs éducatives , les enfants mendiants par nécessité , se faisant passer pour des Talibés, pour trouver de quoi se nourrir , les bébés de la rue ou jumeaux de circonstances, exploités par leur mère au nom de la tradition ,et enfin les enfants-guides des personnes invalides ou âgées , à disposition d’un membre de la famille au détriment d’une scolarité normale etc…. A coté de cette catégorie spécifique de mendiants, Il y a des enfants travailleurs , migrants , exploités , maltraités , victimes de SIDA , de prostitution , de l’alcool , de la drogue etc …

Au Cameroun le compte rendu d’un atelier de formation avec des travailleurs sociaux de la ville de Yaoundé, sur la situation des enfants fait ressortir les points suivants :
Il existe de plus en plus d’enfants abandonnés , les principales causes sont économiques , familiales ou sanitaires .
Le trafic d’enfant est en progression , selon un dossier de l’Organisation Internationale du Travail , 531 000 enfants seraient concerné par ce phénomène au Cameroun , principalement dans les régions du Nord Ouest ,du Sud Ouest et de l’Extrême Nord. Des intermédiaires peu véreux contactent des familles pauvres et leur promettent un gain régulier (15 Euros par mois) en échange de leur enfants qu’ils enverront travailler, comme domestique dans des grandes villes, vendeurs de rue , ou ouvriers . Les enfants trafiqués sont en général des orphelins , de père et de mères , soient issus de foyers divorcés , prolifiques ou très pauvres . Les utilisateurs des enfants trafiqués sont en règle générale de la même communauté d’origine qu’eux concernant le trafic interne , ou de la même nationalité pour ce qui concerne le trafic transfrontalier, dans ce dernier cas de figure les enfants se trouvent souvent dans des conditions de vie et de travail proche de l’esclavage. Ou mêlés à des réseau de prostitution ou de pédophilie .
Pour les parents il s’agit souvent de stratégies de survie économiques ou sanitaires, dans des zones ou sévit de grandes épidémies , ils préfèrent éloigner leur enfants pour éviter de périr avec eux . En plus le trafic des enfants ne seraient pas perçu par eux, comme une forme d’exploitation. Les intermédiaires leur présentant cette action comme une opportunité, pour s’en sortir, opinion partagée aussi par les utilisateurs , qui sont souvent des gens instruits et relativement riches. Cela qui expliquerai le peu de réaction hostile de l’Etat vis à vis de ce trafic.

La maltraitance physique et psychologique identifiée et signalée à tous les niveaux , autant familiale que scolaire . Les traditions d’éducation des enfants avec des châtiments corporels seraient l’une des causes . Les enfants de 11 à 15 ans , sont les plus touchées , et parmi ceux-ci les filles seraient plus victimes que les garçons qui à cause de leur physique peuvent déjà se défendre.
Les abus sexuels autant en milieu familial , scolaire ou religieux , sont de plus en plus dénoncés . Ce phénomène va de pair avec une prostitution infantile croissante . Les jeunes garçons comme les jeunes filles sont concernés.
En milieu scolaire , les enseignants dénoncent la présence de la violence et du racket . les classes sont de plus en plus surpeuplées , dans certains lycées il y a 120 élèves par classe . Les jeunes filles sont la proie des hommes mariés qui exigent d’avoir avec elles des rapports non protégés les exposant non seulement aux grossesses précoces , mais aussi à l’infection au VIH. Les jeunes filles enceintes sont maltraitées par leur famille , pour qui l’arrivée d’un enfant va représenter un poids économique supplémentaire , en plus elles sont renvoyées de leur lycée pour congé ede maternité scolaire .

Le problème des enfants en milieu carcéral a aussi été évoqué comme un souci majeur , on déplore partout l’absence des juges pour enfants , ce qui entraîne des détentions provisoires abusives , ou les mineurs sont dans les mêmes cellules que les adultes .
Enfin le problème des enfants face aux médias a été évoqué , les travailleurs sociaux ont déploré la banalisation des films de violence et pornographique à travers les différentes chaînes de télévisions . Ils notent aussi la prolifération des cybers café et des salles de jeux à proximité des lieux scolaires où les jeunes passent le temps à surfer sur les sites pornographiques etc .
Pour expliquer la situation des enfants , les professionnels évoquent ; la démission des parents, leur manque d’informations, un accroissement de la pauvreté , un besoin de sensibilisation des professionnels etc….. Ce constat rappelle à des degrés divers une plainte qu’on entend aussi en Occident ou les victimes sont blamées.

Les réponses
Le Mali comme le Cameroun possèdent des services sociaux bien organisés , mais qui manquent cruellement de moyens. Les services sociaux et d’éducation ayant été les principales cibles des politiques d’ajustement structurels décidées par les bailleurs de fonds internationaux .
Au Mali, les enfants en situation difficile sont pris en charge par l’état , les Organisations Non Gouvernementales et diverses associations . A titre d’exemple on recence plus de 100 associations dans le secteur de l’enfance, à quoi il faut ajouter les centres d’écoute communautaire qui visent une prise en charge de l’enfant par sa communauté, en utilisant les moyens locaux de proximité , les équipes d’Action Educative en Milieu Ouvert , à coté des villages SOS Enfants etc .

Au Cameroun , les services sociaux sont regroupés autour du ministère des affaires sociales . Les villes sont divisées en aires éducatives , avec des éducateurs spécialisés et des assistants sociaux . Mais les effectifs sont relativement peu nombreux , le pays qui aurait besoin d’environ 3500 travailleurs sociaux, n’en possède actuellement que 810 environ , donc 6 éducateurs spécialisés au total.
Cette carence des services sociaux au niveau de la protection des enfants est compensé dans les deux pays et un peu partout en Afrique noire , par des stratégies de survie qui sont principalement le don et la circulation des enfants des familles les moins aisées vers les familles plus riches ,ou moins nombreuses .

Quelques expériences associatives

Au Mali , du centre d’écoute à l’ école communautaire .
DANAYA , est une association des habitants du quartier Nyamakoro à Bamako , au Mali. Danaya veut dire confiance en Bambara , l’association compte environ 50 membres, la plupart sont des bénévoles . Ils ont crée dans leur quartier un centre d’écoute communautaire , qui a relevé comme problème majeur , la scolarisation des enfants, dont la plupart ne pouvait pas avoir accès à l’école primaire , à cause de la pauvreté des parents et du manque de place dans les écoles officielles . Pour faire face à ce problème ,les membres ont décidé de créer une école primaire communautaire , sur un terrain vague, avec des matériaux précaires ; cases en terre battues . La garderie a lieu à l’air libre, les enseignants dont le salaire moyen est de 30, 48 Euros par mois, sont payés par les cotisations des parents ( 1,52 euros par mois ) . Il s’agit d’un véritable sacerdoce .
Malgré cette précarité , DANAYA assure la scolarisation d’environ 250 enfants . Des activités culturelles et péri scolaires , avec un volet important sur les droits des enfants, sont dirigées par des jeunes de l’association , ce qui assure ainsi un transfert de compétences sociales à travers un lien intergénérationel .

Dans le cadre d’un partenariat nous avons pu discuter avec les enseignants sur les méthodes pédagogiques et l’usage des châtiments corporels sur les enfants scolarisés à l’école communautaire. Le président, Mr Camara a été sensible à la question, et a souhaité se former lui et son personnel à tout ce qui relève de la prise en charge des enfants. Nous avons décidé d’appuyer cette association sur le plan de la formation de ses membres .

Au Cameroun , un réseau de professionnels contre les abus sexuels et la maltraitance
La CASPCAN , Cameroon Society for the Prevention of Child Abuse and Neglect , est une association née à l’initiative d’un médecin psychiatre camerounais , comme son nom l’indique , elle s’occupe de la protection des enfants maltraités , La CASPCAN est formée de nombreux volontaires , enseignants , policiers , médecins, conseiller d’orientation , etc.
Elle publie de nombreuses études sur les abus sexuels au Cameroun et anime un réseau africain de prévention des abus sexuels et de la maltraitance . Son travail de vulgarisation a sonner l’alerte des autorités camerounaises et des familles sur la prévention des abus sexuels qui étaient jusque la nier. Pour mieux soutenir les victimes et leur familles, l’association a ouvert un centre d’écoute à Yaoundé .Afrique Conseil avait été sollicité pour animer une session de formation concernant, toutes les personnes qui devant travailler dans ce centre .

Un besoin de formation
Au Cameroun comme au Mali, les professionnels sont confrontés à des nouvelles problématiques , d’autant plus difficiles à résoudre qu’ils ne sont pas pour la plupart formés pour y faire face .
Comment passer de la prise communautaire a la prise en charge individuelle des adolescents ? Comment signaler une maltraitance ? en fonction de nos traditions éducatives ? que faire d’un enfant sexuellement abusé ? comment accompagner un enfant confronté à la drogue ? que peut apporter un psychologue ? un psychiatre ? comment travailler en réseau ? à quoi servent les réunions de synthèse ? voila autant de questions pour lesquelles nous avons été sollicité pour mettre en place des sessions de formation .

Pour répondre à cette demande nous avons proposé des séminaires interculturels et interprofessionnels , ou participaient des travailleurs sociaux exerçant en Europe et en Afrique Les actions de formation ont été précédé de rencontres où les travailleurs sociaux du Sud ont élaboré leur demande . Ils souhaitaient un échange avec des professionnels de terrain ayant une double culture , d’où l’intérêt pour une structure comme Afrique Conseil.

Les thèmes de formations ont porté sur ; La prise en charge individuelle et clinique , les différentes méthodes d’entretien , la psychologie de l’adolescence , les conduites addictives .
les besoins psychologiques des enfants , la place des parents , la sensibilisation des professionnels et le travail en réseau.

L’evaluation des actions de formation fait ressortir les points suivants ; Les participants sont ravis d’avoir des connaissances en psychologie de l’enfant et souhaitent approfondir leurs savoirs sur la pratique de la relation d’aide. Les échanges permettent aux stagiaires de réaliser qu’ils ne sont pas les seuls confrontés à ce type de problèmes , travailler en réseau et échanger des pratiques professionnelles est une nécessité . Face au manque de documentation , les brochures d’informations , plaquettes et affiches sur la prévention de la maltraitance et des abus sexuels sont très appréciées des séminaristes , qui ont ainsi des supports de travail concrets.
Lors du dernier séminaire à Yaoundé , la responsable d’un centre d’enfants abandonnés a découvert la nécessité d’un psychologue dans une structure comme la sienne , son équipe et les enfants reçus ne trouvaient pas souvent des réponses ou le soutien nécessaire face à certaines situations. Un policier s’est rendu compte qu’ils n’étaient pas formés à l’entretien d’un enfant sexuellement abusé etc…; une participante enseignante de formation témoignait  » Ce séminaire a été très enrichissant pour moi , bien que professionnel de l’enfance , j’ai été très édifiée notamment sur deux points : Les différentes méthodes d’écoute , c’est vrai en classe mon métier m’oblige déjà à écouter les enfants d’une certaine manière, j’ai appris qu’il y avait d’autres manières d ‘écouter. Le deuxième point concerne la prise en charge de la victime d’abus sexuels . Avant ce séminaire je n’aurai pas su exactement comment m’y prendre avec un agressé sexuel, désormais je saurai quel mot utiliser , je saurai l’orienter…. Les chiffres, ainsi que quelques cas de figures m’ont fait comprendre le problème de la maltraitance infantile  » .
En conclusion une demande d’étendre ce type d’action à d’autres personnes et à d’autres régions du Cameroun c’est vivement ressentit . Les séminaristes se sentent aussi valorisés et demandent de suivre des stages dans d’autres structures professionnelles.

L’Afrique noire est en pleine mutation , face à une occidentalisation/mondialisation croissante , la seule connaissance des traditions n’est plus suffisante pour une bientraitance des enfants africains , la psychologie des enfants n’est donc pas un luxe , bien au contraire , il importe de former de plus en plus des professionnels pour faire face à des enfants qui seront futurs citoyens du village global.

Afrique Conseil, Tél. : 01 43 84 03 64
e-mail : afrique.conseil@free.fr